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Archives et histoire Soudan, Égypte

Rabah, le seigneur de guerre qui défia la France au Bornou

Rabah, ancien lieutenant d'un marchand d'esclaves soudanais, se tailla un empire entre le Bahr el-Ghazal et le lac Tchad avant de devenir sultan du Bornou. Il mourut en 1900 en combattant les troupes coloniales françaises à Kousséri.

Équipe éditoriale ServAfrica. Publié le Lecture : 8 min

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Rabah, le seigneur de guerre qui défia la France au Bornou
Photo d'illustration : Tom D'Arby / Pexels (licence Pexels)

Rabah, aussi appelé Rabih al-Zubeir ibn Fadl Allah ou Rabih Fadlallah, est l’une des figures les plus marquantes de l’histoire militaire de l’Afrique centrale à la fin du XIXe siècle. Né vers 1842 à Halfaya al-Moulouk, faubourg de Khartoum, et mort le 22 avril 1900 à Kousséri, il fut d’abord lieutenant d’un grand trafiquant d’esclaves avant de se forger lui-même un empire, puis de devenir sultan du Bornou. Sa mort, au cours d’un engagement contre l’armée coloniale française, marque un tournant dans la conquête française de ce qui est aujourd’hui le Tchad.

Origines et contexte

Rabah naît vers 1842 à Halfaya al-Moulouk, dans la banlieue de Khartoum, au Soudan, au sein d’une famille hamaj arabo-soudanaise du clan djallaba. Il sert un temps dans la cavalerie égyptienne irrégulière lors de la campagne d’Éthiopie, où il est blessé. Licencié de l’armée dans les années 1860, il devient le principal lieutenant du marchand d’esclaves soudanais Al-Zubayr Rahma Mansur.

Au cours du XIXe siècle, Khartoum devient un centre majeur du trafic d’esclaves organisé par des compagnies de « Khartoumi », qui implantent dans le Bahr el-Ghazal des zaribas, postes de traite fortifiés défendus par des soldats-esclaves appelés bazingirs. Al-Zubeir Rahma Mansour prend le contrôle de ces zaribas et devient, en 1872, « pacha » gouverneur du Bahr el-Ghazal pour le compte du khédive d’Égypte Ismaïl Pacha. Rabah, peut-être parent d’al-Zubeir, est alors son principal lieutenant. En 1874, al-Zubayr conquiert le sultanat du Darfour. Lorsqu’il se rend au Caire en 1876 pour obtenir confirmation de sa conquête, il y est retenu prisonnier. Son fils Souleimane se révolte alors, et Rabah le suit dans cette rébellion.

Le parcours

Le colonel britannique Charles George Gordon, gouverneur général du Soudan anglo-égyptien, charge Romolo Gessi de mater la révolte de Souleimane. Ce dernier, battu, se rend le 15 juillet 1879 et est exécuté par Gessi. Selon le témoignage de Gessi lui-même, Rabah s’était replié dès juin, après avoir subi des pertes, et non la veille de la reddition comme on l’a parfois prétendu.

Pour échapper aux Égyptiens, Rabah quitte le Bahr el-Ghazal vers le sud et l’ouest avec 700 à 800 bazingirs, dont 400 porteurs de fusils, et s’installe dans le nord-est de l’actuelle République centrafricaine. Appliquant les méthodes apprises auprès des Khartoumi, il se taille dès 1880 un royaume entre les bassins de l’Oubangui et du Nil, dans le pays des Kreich et du Dar Banda, au sud du Ouaddaï. Installé dès 1882 aux sources de la Gribingui, il attaque les Yakoma, les Azandé et les Manza.

En 1885, il tente un retour au Soudan à l’invitation du Mahdi Mohammed Ahmed, nouveau maître de Khartoum, qui lui envoie une ambassade. Mais apprenant qu’on projette de l’assassiner, il rebrousse chemin et réoriente son action vers le Ouaddaï et le Baguirmi, territoires reliés à la Libye par une voie encore libre du contrôle européen. En 1887, il envahit le Darfour et recrute de nouveaux bazingirs, mais échoue contre les troupes du Ouaddaï. En 1890, il attaque le chef musulman Kobur dans le nord de l’Oubangui-Chari, le dépose et installe à sa place son neveu Mohamed es-Senoussi, à qui il laisse armes et munitions. Il marie également son fils Fadlallah à la fille de Senoussi, Khadija.

Les combats et les actes marquants

Mohamed es-Senoussi, resté fidèle à Rabah, fait exécuter en 1891 l’explorateur français Paul Crampel au Dar Banda, puis attaque un second contingent mené par Gabriel Biscarrat, récupérant à cette occasion armes et munitions. Au sud-est du lac Tchad, Rabah attaque ensuite le Baguirmi en 1892, reprochant au roi Gaourang d’avoir accepté le protectorat français. Assiégé pendant trois à cinq mois dans Manjaffa, Gaourang doit abandonner sa capitale, entièrement détruite en mars 1893.

La même année, Rabah se tourne vers le Bornou, empire sahélien médiéval alors en déclin, dirigé par le shehu Hashim ibn Omar. En route, il fait prisonnier le sultan de Karnak Logone, dont la cité lui ouvre ses portes. Hashim envoie 15 000 hommes à sa rencontre, mais Rabah les met en déroute en 1893, à Am Hobbio puis à Legaroua, avec seulement 2 000 cavaliers. Hashim s’enfuit et est assassiné à l’instigation de son neveu Kiyari, qui prend le pouvoir et marche à son tour contre Rabah. Les Bornouans l’emportent une première fois et prennent le camp de Rabah, qui fait alors donner cent coups de fouet à tous ses chefs de bannière, y compris à son propre fils Fadlallah pourtant blessé. Sa contre-offensive est ensuite victorieuse : Kiyari, refusant de fuir, est capturé et décapité. La capitale Kouka est pillée et totalement détruite. Rabah installe sa nouvelle capitale à Dikoa, où il fait construire un palais qui impressionnera plus tard le gouverneur français Émile Gentil.

Devenu shehu du Bornou, Rabah tente en 1895 de moderniser son armée en négociant avec la Royal Niger Company britannique, mais sans succès ; il se brouille avec les Britanniques l’année suivante. En 1899, il dispose de 10 000 hommes, fantassins et cavaliers, armés pour la plupart de fusils démodés, à l’exception de 400 carabines de précision. Il reçoit cette année-là à Dikoa l’explorateur français Ferdinand de Béhagle, dont les pourparlers tournent mal : l’homme est mis aux fers. Le 17 juillet 1899, le lieutenant de vaisseau Bretonnet, envoyé contre lui par la France, est tué avec la plupart de ses hommes sur le rocher de Togbao, au bord du Chari. Rabah lui prend trois canons et ordonne à son fils Fadlallah de faire pendre Béhagle.

Attaqué une première fois fin 1899 à Kouno par la colonne du gouverneur Émile Gentil, appuyée par le vapeur Léon Blot, Rabah repousse les Français, qui subissent des pertes mais poursuivent leur avance, prennent Kousséri et font leur jonction avec les colonnes Lamy, venue d’Algérie, et Joalland-Meynier, venue du Niger. Réunissant 1 300 hommes avec leurs alliés du Baguirmi, les Français attaquent le camp de Rabah à Lakhta lors de la bataille de Kousséri. Son armée est mise en fuite et, dans la confusion, Rabah lui-même est tué le 22 avril 1900, le même jour que le commandant Lamy, officier français qui dirigeait l’offensive.

Ce qu’en disent les historiens

Les historiens s’accordent sur le fait que Rabah fut, pendant ses sept années de règne sur le Bornou, un bâtisseur autant qu’un conquérant. Il laisse en place les sultans vassaux, qu’il place sous la dépendance de ses lieutenants, pour la plupart arabes soudanais comme lui. Il promulgue un code fondé sur la charia, rationalise la perception de l’impôt par la création d’une caisse publique et d’un budget, et impose au Bornou une forme de dictature militaire qui suscite l’intérêt des puissances coloniales de l’époque. Il fait également creuser des puits, planter des vergers et édifier des fermes, tout en s’approvisionnant en fusils et en artillerie.

Émile Gentil, le gouverneur français qui l’affronta, détaillera plus tard son œuvre au Bornou avec une certaine compréhension et s’en inspirera pour organiser le Tchad colonial, même si l’histoire coloniale française ne retiendra longtemps de lui que l’image d’un tyran cruel. Les historiens rappellent aussi que Rabah renouait avec l’activité traditionnelle des sultans du Bornou, déjà décrite en 1526 par Léon l’Africain : les razzias et le commerce d’esclaves. On a pu estimer entre 1 500 et 2 000 le nombre d’esclaves exportés chaque année par son vassal Mohammed al-Senoussi, sans compter morts, blessés et autres pertes, les chiffres concernant Rabah lui-même étant jugés plus importants encore. Les Baguirmiens de Gaourang pratiquaient alors les mêmes razzias, au grand scandale de leurs alliés français.

Dans le roman qu’il lui consacre, L’Origine du mal, l’écrivain Éric Essono Tsimi en donne une image romancée de résistant anticolonialiste, à la fois conquérant et bâtisseur, illustrant la façon dont la mémoire de Rabah oscille, selon les regards, entre figure de résistance et seigneur de guerre esclavagiste.

Heritage et memoire

Après la mort de Rabah à Kousséri, son fils Fadlallah, qui se trouvait à Karnak Logone, fuit vers Dikoa avant d’évacuer la capitale, occupée par les Français malgré l’explosion de la poudrière du palais. Poursuivi et rejoint à Déguemba, il doit fuir encore vers les monts Mandara et sera tué le 3 août 1901 lors d’un engagement avec le capitaine français Dangeville, à Gujba, dans l’actuel Nigeria. Mohammed al-Sanoussi, vassal de Rabah qui avait fondé la capitale fortifiée de Ndele entre le Bahr Aouk et l’Oubangui, y régnera jusqu’à son assassinat, à l’instigation des Français, en 1911.

La figure de Rabah demeure ainsi double : celle d’un ancien lieutenant de marchand d’esclaves devenu seigneur de la guerre par les armes, et celle d’un sultan qui tenta de réformer et de moderniser un vieil empire sahélien avant d’opposer une résistance armée à l’avancée coloniale française jusqu’à sa mort sur le champ de bataille de Kousséri, le 22 avril 1900.

Reperes

  • Vers 1842 : naissance de Rabah à Halfaya al-Moulouk, près de Khartoum, au Soudan.
  • 1879 : reddition et exécution de Souleimane, fils d’al-Zubayr ; repli de Rabah vers le sud.
  • 1880-1890 : constitution d’un royaume entre les bassins de l’Oubangui et du Nil.
  • 1891-1893 : affrontements avec les missions françaises Crampel et Biscarrat, puis destruction de Manjaffa, capitale du Baguirmi.
  • 1893 : conquête du Bornou, destruction de Kouka, installation de la capitale à Dikoa.
  • 1899 : mort du lieutenant de vaisseau Bretonnet au rocher de Togbao ; mise aux fers puis exécution de Ferdinand de Béhagle.
  • 22 avril 1900 : mort de Rabah lors de la bataille de Kousséri, le même jour que le commandant français Lamy.
  • 3 août 1901 : mort de Fadlallah, fils de Rabah, à Gujba au Nigeria.
  • 1911 : assassinat de Mohammed al-Sanoussi, ancien vassal de Rabah.

Ce qu’il faut retenir de Rabah

Rabah illustre la complexité des trajectoires de pouvoir en Afrique centrale à la fin du XIXe siècle : ancien exécutant d’un système esclavagiste, il devient à son tour seigneur de la guerre, puis sultan réformateur du Bornou, avant de mourir en s’opposant par les armes à la conquête coloniale française. Son histoire éclaire à la fois les dynamiques internes du continent avant la colonisation et la brutalité des affrontements qui ont scellé le partage colonial du bassin du lac Tchad.

Sources

ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance. servafrica.fr

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