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Royaume de Koush : la civilisation nubienne qui a dominé l’Égypte antique

Pendant plus de deux millénaires, le royaume de Koush a bâti au sud de l'Égypte une civilisation nubienne originale, de Kerma à la domination du Nouvel Empire. Retour sur une histoire longtemps sous-estimée par les historiens.

Équipe éditoriale ServAfrica. Publié le Lecture : 9 min

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Royaume de Koush : la civilisation nubienne qui a dominé l'Égypte antique
Photo d'illustration : dimitrisvetsikas1969 / Pixabay (licence Pixabay)

Royaume de Koush est le nom donné par les Égyptiens antiques à la puissance qui s’est développée au sud de leur territoire, en Nubie, dès l’Ancien Empire. Ce royaume affiche une longévité peu commune, puisque ses racines plongent dans les cultures néolithiques du couloir nilotique correspondant au Soudan actuel et à la Nubie égyptienne. Longtemps réduit par l’historiographie au rang de dépendance ou d’imitation de la civilisation égyptienne, il est aujourd’hui reconnu, grâce aux recherches archéologiques menées depuis les années 1950, comme une culture indépendante ayant su opérer la synthèse des apports de ses voisins.

Royaume de Koush : une civilisation longtemps sous-estimée

Le nom de Koush apparaît pour la première fois dans les sources égyptiennes sous le Moyen Empire, pour désigner un vaste territoire situé au sud de la deuxième cataracte du Nil, en Soudan et en Nubie. Pendant longtemps, les égyptologues ont étudié cette région uniquement à l’aune de la civilisation égyptienne, la présentant soit comme une principauté dépendante du royaume des pharaons, soit comme un simple avatar culturel de l’Égypte, sans lui reconnaître de spécificité propre.

Ce regard a changé à partir des années 1950, à l’occasion de la campagne de sauvetage des monuments nubiens, menacée par la mise en eau de la région comprise entre la première et la seconde cataracte, lors de la construction du haut barrage d’Assouan. Le regain d’intérêt des égyptologues pour cette zone a permis d’établir que le royaume de Koush, de ses débuts au troisième millénaire avant notre ère jusqu’aux conquêtes éthiopiennes du IVe siècle, constitue bien une culture et une civilisation indépendante, capable d’intégrer les influences de ses voisins, y compris celles de l’Égypte, dont il représente d’ailleurs l’une des dernières évolutions à l’approche de l’ère chrétienne, à l’époque où Rome domine le bassin méditerranéen.

Sur le plan archéologique, la culture koushite est à l’origine de plus d’un millier de pyramides, dont environ 250 sont encore debout aujourd’hui. Autre élément notable mis en avant par les recherches récentes : la production de poterie décorée dans cette région remonte au VIIIe millénaire avant notre ère, soit près de 3000 ans avant les plus anciennes céramiques retrouvées en Égypte.

Koush, un nom repris dans la Bible

Le nom de Koush figure également dans la Bible, dans le livre de la Genèse ainsi qu’au début du premier Livre des Chroniques, où il désigne un personnage. Ce point relève du registre biblique et religieux, distinct des évocations historiques plus directes de pharaons koushites de la XXVe dynastie égyptienne, comme Taharqa et, selon certaines interprétations, Piânkhy.

Des origines néolithiques au royaume de Kerma

L’histoire du royaume de Koush s’inscrit d’abord dans un contexte de contacts, parfois tendus, avec l’Égypte ancienne. À la suite des incursions menées par le pharaon Snéfrou, une partie de la Basse-Nubie est occupée par les Égyptiens afin de contrôler économiquement et militairement cette région, carrefour entre l’axe nord-sud du Nil et l’axe est-ouest subsaharien. Sur le plan économique, cette occupation garantit à l’Égypte l’importation de produits venus du sud ; sur le plan militaire, elle renforce les défenses méridionales du pays face à un territoire de Koush perçu comme une menace potentielle.

Cette présence défensive a laissé de nombreux vestiges archéologiques : des forteresses érigées le long du Nil durant la XIIe dynastie égyptienne. Les sources contemporaines mentionnent dix-sept forteresses nubiennes, parmi lesquelles celles de Semna, destinées à surveiller la zone de la deuxième cataracte. Ces forts seront pillés après la chute du Moyen Empire.

Le royaume de Kerma, premier grand État nubien

Le royaume de Kerma, formé autour du site éponyme qui en devient la capitale, atteint une puissance suffisante pour inquiéter l’Égypte de l’Ancien Empire, laquelle organise déjà des expéditions vers le cœur de l’Afrique et doit, pour cela, nécessairement traverser les terres contrôlées par les Nubiens. L’essentiel des informations disponibles sur ce peuple provient précisément de ces sources égyptiennes, qui le présentent comme belliqueux, ou du moins déterminé à conserver son rôle dans le contrôle des routes commerciales reliant l’Afrique centrale et australe au reste du continent, en évitant les routes harassantes du Sahara, déjà touché à cette époque par une désertification intense et définitive.

Les sources écrites restant rares, la reconstruction de l’histoire de Kerma repose largement sur l’archéologie : sépultures, centres urbains, vestiges commerciaux. Des preuves linguistiques indiquent que les populations du royaume de Kerma parlaient des langues afro-asiatiques de la branche couchitique. Le nobiin, langue nubienne actuelle, conserve aujourd’hui un certain nombre de termes liés au pastoralisme d’origine couchitique orientale : brebis ou peau de chèvre, poule ou coq, enclos d’élevage, beurre, lait. Ces éléments suggèrent, selon les chercheurs, que les populations de Kerma, qui cohabitent avec la culture dite du « Groupe C » juste avant l’arrivée des premiers locuteurs nubiens, parlaient des langues couchitiques.

Une société hiérarchisée, des rites funéraires codifiés

Durant la période dite du Kerma ancien, les cultures couchitiques du Soudan moyen se regroupent en chefferies autour d’un puissant monarque établi à Kerma. La population de cette époque forme un ensemble ethnique hétérogène. On observe déjà un développement de la métallurgie, cuivre puis bronze, ainsi que des arts de l’ébénisterie, de l’ivoire et de la céramique, largement attestés dans les sépultures.

Les tombes acquièrent alors une forme définitive : une fosse circulaire contenant le défunt en position contractée, la tête à l’orient, accompagné d’un mobilier funéraire essentiellement céramique pour les plus modestes, le tout recouvert d’un tumulus entouré d’offrandes alimentaires et de sacrifices funéraires. Les sépultures royales, bien plus imposantes, comportent un riche mobilier ainsi que des tombes subsidiaires réservées à l’aristocratie ; l’entourage immédiat du roi est, selon les pratiques de l’époque, inhumé avec lui le jour de ses funérailles.

Le site de Kerma connaît alors un essor important, avec de nombreuses constructions attestant l’existence d’une monarchie organisée à laquelle toute la région voue une certaine déférence. Au nord, la Nubie reste dominée par les populations du « Groupe C », qui contrôlent strictement le commerce et vont jusqu’à piller les convois en provenance ou à destination de l’Égypte, avant de progressivement pacifier leurs relations avec leur voisin, au point de fournir des mercenaires aux troupes des pharaons de la VIe dynastie, en échange d’une sécurité militaire et économique, notamment par l’envoi de grain lors des famines.

Rivalités et alliances avec l’Égypte

Durant la période dite du Kerma classique, le royaume de Koush étend son territoire de la première cataracte, près d’Assouan, jusqu’à la quatrième cataracte, à la faveur de l’alliance des peuples nubiens autour du royaume de Kerma, qui en devient la capitale. Cette unification ouvre une période de prospérité, marquée par un commerce florissant avec toute la vallée du Nil et l’Afrique centrale, un essor de l’agriculture et de l’urbanisation, de grandes constructions dans la capitale, ainsi que des nécropoles royales dotées de tumuli colossaux, certains dépassant cent mètres de diamètre. Sur le plan culturel, les traditions locales sont maintenues, même si certains éléments architecturaux ou décoratifs sont empruntés à l’Égypte voisine.

Des relations diplomatiques avérées entre Kerma et les dynastes Hyksôs du delta du Nil montrent que les deux puissances ont cherché à s’allier pour contenir la montée en puissance d’une dynastie rivale installée à Thèbes. Le pharaon Kamosé reprend ensuite l’avantage sur le royaume de Kerma, repoussant sa frontière au sud d’Éléphantine ; son successeur Ahmôsis Ier poursuit cette conquête des territoires du Soudan.

La domination égyptienne du Nouvel Empire

Les pharaons du Nouvel Empire étendent leur domination jusqu’à la quatrième cataracte, dans ce que les sources appellent la Nubie égyptienne. Ahmôsis Ier mène les premières opérations militaires de cette phase et parvient à reprendre le contrôle des routes commerciales. Thoutmôsis Ier poursuit ensuite la conquête du Soudan du Nord et met fin à l’indépendance du royaume de Kerma.

Cette période de domination égyptienne voit l’édification de nombreux sites et monuments encore visibles aujourd’hui. En Nubie égyptienne : Beit el-Ouali, le temple de Ptah de Gerf Hussein, Kouban, Ouadi es-Seboua, le temple d’Amada, Aniba, Derr, El-Lessiya, Qasr Ibrim et Abou Simbel. En Nubie soudanaise et au Soudan : Faras, Aksha, Bouhen et Semna.

Repères

  • VIIIe millénaire av. J.-C. : apparition d’une poterie décorée dans la région, antérieure de près de 3000 ans aux plus anciennes céramiques égyptiennes connues.
  • Moyen Empire égyptien : première mention écrite du nom « Koush », désignant un territoire au sud de la deuxième cataracte du Nil.
  • XIIe dynastie égyptienne : construction d’une série de forteresses nubiennes, dont celles de Semna, pour contrôler la zone de la deuxième cataracte.
  • XXVe siècle – XVIe siècle av. J.-C. : apogée du royaume de Kerma, capitale du royaume de Koush, dont le territoire s’étend de la première à la quatrième cataracte.
  • XVIe au XIIe siècle av. J.-C. : domination du Nouvel Empire égyptien sur la Nubie ; Ahmôsis Ier puis Thoutmôsis Ier mettent fin à l’indépendance du royaume de Kerma.
  • VIIIe siècle av. J.-C. – IVe siècle apr. J.-C. : période couvrant l’existence du royaume de Koush jusqu’aux conquêtes éthiopiennes qui mettent fin à son indépendance.
  • XXVe dynastie égyptienne : des pharaons koushites, dont Taharqa, règnent sur l’Égypte.
  • Années 1950 : campagne de sauvetage des monuments nubiens, menée après l’annonce de la construction du haut barrage d’Assouan, qui relance les études sur la civilisation koushite.

Ce qu’il reste aujourd’hui : patrimoine et mémoire

L’héritage matériel du royaume de Koush demeure considérable : plus d’un millier de pyramides ont été recensées, dont environ 250 sont encore debout, un patrimoine funéraire qui témoigne de la puissance et de l’organisation de cette civilisation nubienne. Les sites de Kerma, Bouhen, Semna, Faras ou Aksha, au Soudan, ainsi que les temples de Nubie égyptienne comme Abou Simbel, Amada ou Derr, constituent les traces visibles de ces siècles de contacts, de rivalités et d’échanges entre l’Égypte et son voisin méridional.

La campagne de sauvetage des monuments nubiens des années 1950, consécutive à la construction du haut barrage d’Assouan, a joué un rôle déterminant dans la redécouverte de cette histoire : en déplaçant et en étudiant ces sites menacés par la montée des eaux, les chercheurs ont pu documenter une civilisation jusque-là largement négligée par l’égyptologie classique.

Pourquoi cette histoire mérite d’être connue

Le royaume de Koush illustre la profondeur historique des civilisations nilotiques situées au sud de l’Égypte, trop longtemps reléguées au second plan par une historiographie centrée sur les pharaons. Les recherches archéologiques récentes montrent une culture capable de bâtir des États organisés dès le troisième millénaire avant notre ère, de rivaliser militairement et diplomatiquement avec l’Égypte, puis de régner sur elle sous la XXVe dynastie, avant de poursuivre son existence indépendante jusqu’au IVe siècle de notre ère. Comprendre le royaume de Koush, c’est reconnaître une civilisation africaine à part entière, dont les pyramides, les forteresses et les cités témoignent encore aujourd’hui de la richesse d’un passé commun à l’Égypte et au Soudan.

Sources

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