Traite orientale : derrière cette expression se cache l’un des plus longs systèmes d’esclavage de l’histoire humaine, qui a approvisionné le Proche-Orient ancien dès l’Antiquité, puis le monde arabo-musulman du VIIe au XXe siècle, avec un pic aux XVIIIe et XIXe siècles. Moins connue du grand public que la traite atlantique, elle a pourtant déporté des millions de personnes depuis l’Afrique subsaharienne, l’Afrique du Nord-Ouest, l’Europe méditerranéenne, les pays slaves, le Caucase et le sous-continent indien.
Qu’est-ce que la traite orientale ?
La traite orientale, aussi appelée traite arabe ou traite arabo-musulmane, désigne le commerce d’esclaves qui a alimenté le Proche-Orient ancien durant l’Antiquité, puis les territoires du monde arabo-musulman du VIIe au XXe siècle. Elle constitue le pendant symétrique de la « traite occidentale », qui désigne le commerce triangulaire reliant la côte occidentale de l’Afrique au Nouveau Monde et qui englobe la traite atlantique.
Les personnes réduites en esclavage par la traite orientale provenaient principalement d’Afrique subsaharienne, d’Afrique du Nord-Ouest, d’Europe méditerranéenne, des pays slaves, du Caucase et du sous-continent indien. Elles étaient importées au Moyen-Orient, au Proche-Orient, en Afrique du Nord, dans la corne de l’Afrique et dans les îles de l’océan Indien.
Les origines antiques, bien avant l’islam
L’esclavage est attesté dès les premières sociétés dotées d’une écriture. À Sumer, les textes montrent qu’un esclave pouvait l’être pour dettes, de manière temporaire, et qu’il pouvait être acheté, vendu ou marqué au fer rouge en cas de faute, tout en conservant la possibilité d’épouser une femme libre, de posséder un commerce ou de racheter lui-même sa liberté. À Babylone, le Code de Hammurabi limitait certains abus, notamment en interdisant de séparer un esclave du reste de sa famille. D’autres civilisations du Croissant fertile, comme les Hourrites ou les Hébreux, pratiquaient également l’esclavage.
En Égypte antique, les plus anciennes traces archéologiques d’esclavage remontent au début de la XVIIIe dynastie, entre 1550 et 1295 avant notre ère : il s’agissait alors de captifs de guerre non rachetés par leurs souverains vaincus, offerts par le pharaon aux soldats et généraux vainqueurs. Les premières ventes d’esclaves y seraient apparues sous la XXVe dynastie, entre 800 et 600 avant notre ère. La source souligne toutefois qu’un mythe largement répandu, nourri par le récit biblique de l’Exode, l’iconographie orientaliste des XVIIIe et XIXe siècles et les péplums cinématographiques, a exagéré l’ampleur de l’esclavage dans l’Égypte antique, loin de l’univers concentrationnaire souvent dépeint. La piraterie en Méditerranée antique, en mer Noire et en mer Rouge a elle aussi généré une traite esclavagiste dès l’Antiquité.
La corne de l’Afrique et les premiers empires concernés
Dans la corne de l’Afrique, où se situent aujourd’hui l’Éthiopie et l’Érythrée, le royaume d’Aksoum possédait et commercialisait des esclaves. En 324, le roi Ezana fut converti au christianisme par Frumence d’Aksoum, un esclave chrétien d’origine syrienne appelé dans la tradition éthiopienne Abba Salama, le « Père de la paix ». Au IIIe siècle, Aksoum était assez puissant pour prendre le contrôle de la région de la Tihama, en Arabie du Sud. En 640, une expédition navale envoyée par Omar ibn al-Khattab contre le port d’Adulis fut repoussée. En 702, des pirates aksoumites envahirent le Hedjaz et occupèrent Jeddah. À chacune de ces phases, les captifs devenaient des esclaves.
Le traité du Baqt et la Nubie
À partir du VIIe siècle, des expéditions arabes remontèrent régulièrement la vallée du Nil vers la Nubie, alors encore chrétienne et animiste. Les vainqueurs exigeaient des esclaves comme tribut : en 642, dix ans seulement après la mort de Mahomet, un traité connu sous le nom de Baqt imposa au roi de Nubie Kalidurat de livrer 360 esclaves par an aux Égyptiens. Selon le même mécanisme, une série de raids égyptiens menaça l’Abyssinie, elle aussi chrétienne, qui de son côté pratiquait la vente d’esclaves capturés parmi les populations adeptes des religions traditionnelles africaines plus au sud.
Les justifications religieuses et raciales
Le Coran ne contient pas de verset justifiant explicitement l’asservissement des populations noires par une hiérarchie raciale. En revanche, la tradition savante de l’islam a progressivement élaboré des théories qui ont contribué à légitimer la pratique.
La théorie climatique d’Ibn Khaldoun
L’historien et sociologue Ibn Khaldoun (1332-1406), auteur de la Muqaddima, est une figure intellectuelle majeure de l’histoire islamique. Il développe une théorie climatique établissant une hiérarchie entre les populations selon leur environnement géographique. À propos des populations d’Afrique subsaharienne, qu’il désigne par le terme Bilad al-Sudan, le « pays des Noirs », il écrit que « les nations nègres sont en règle générale dociles à l’esclavage, parce qu’ils ont des attributs tout à fait voisins de ceux d’animaux stupides ». Selon cette théorie, la chaleur excessive des régions tropicales produirait chez leurs habitants une complexion et un caractère proches de ceux des animaux, les rendant naturellement enclins à la servitude. Ibn Khaldoun rejette en revanche la thèse de la malédiction de Cham pour expliquer la couleur de peau, qu’il attribue uniquement à des facteurs climatiques.
Un débat parmi les historiens
Dans son ouvrage Race and Color in Islam (1971), l’orientaliste Bernard Lewis analyse Ibn Khaldoun comme s’inscrivant dans une tradition savante marquée par des préjugés de couleur, présentant l’Africain comme ignorant et dépourvu d’intelligence. Il souligne toutefois que cette hiérarchie raciale, si elle justifiait l’esclavage des Noirs, n’empêchait pas certains esclaves blancs d’accéder aux plus hauts degrés de l’administration et de l’armée, tandis que les Noirs restaient cantonnés aux niveaux inférieurs de l’échelle sociale. L’historien François Renault, dans un compte rendu publié en 1986 dans la Revue française d’histoire d’outre-mer, décrit de son côté Ibn Khaldoun comme présentant les Soudanais comme vivant une existence proche de la bête, attribuant cette condition au climat. Ces lectures restent des interprétations historiographiques d’un même corpus, et non des faits isolés : elles éclairent comment la pensée d’Ibn Khaldoun a été reçue et discutée par les chercheurs ultérieurs.
Avant Ibn Khaldoun, d’autres savants avaient déjà contribué à installer ces représentations. Dès le IXe siècle, Ibn Qutayba décrivait les Africains noirs comme « laids et difformes », attribuant à la chaleur de leur pays la compression de leur corps dans le ventre de leur mère et leurs cheveux crépus, présentés comme un signe d’infériorité. Le récit biblique de la malédiction de Cham, selon lequel Noé maudit son fils Cham et ses descendants pour en faire les esclaves de ses frères, fut repris par des commentateurs musulmans comme Tabari au IXe siècle, nourri des travaux de savants convertis issus de la tradition juive. Une fois intégrée au patrimoine islamique, cette histoire a servi à justifier l’asservissement des Noirs d’Afrique, présentés comme descendants de Cham et voués par Dieu à la servitude. Ces conceptions furent ensuite intégrées par les juristes et théologiens dans le fiqh, le droit islamique, qui fixait précisément qui pouvait être réduit en esclavage et dans quelles conditions : un cadre juridique élaboré et appliqué par les institutions islamiques elles-mêmes, et non une simple justification tardive.
Une mortalité structurelle sur les routes de la traite orientale
Les conditions de déportation dans le cadre des traites orientales étaient marquées par une mortalité massive, aussi bien lors des traversées que lors des opérations de castration pratiquées sur les esclaves masculins.
La traversée du Sahara
La traversée du Sahara durait plusieurs semaines et soumettait les captifs à des conditions très rudes : chaleurs intenses le jour, nuits glaciales, soif, faim et fatigue constantes. Selon l’historien Ralph Austen, le taux de mortalité sur ces routes se situerait entre 10 et 20 % au minimum. D’autres estimations, citées par Le Monde en 1991, font état de pertes bien plus lourdes : pour qu’une caravane de 300 déportés arrive à destination, il aurait fallu en faire partir 1 500. Selon ces estimations, entre 900 000 et 1,8 million de personnes seraient mortes dans le désert, sur un total de 9 millions de déportés par la traite transsaharienne. Ces chiffres varient selon les sources : l’historien François Renault, dans une note publiée en 1993 dans la Revue française d’histoire d’outre-mer, rappelle qu’ils s’appuient sur des travaux quantitatifs sérieux, notamment ceux de Ralph Austen sur les XVIe-XIXe siècles, aujourd’hui une référence dans le champ.
La castration, une pratique mortelle
Les jeunes hommes noirs destinés aux harems et aux fonctions de garde étaient castrés, une autre cause majeure de mortalité. Les sources historiques indiquent un taux de mortalité compris entre 66 et 80 % pour ces opérations, soit deux jeunes hommes sur trois, pratiquées dans des conditions sanitaires très précaires, sans anesthésie ni soins post-opératoires adaptés. Les survivants, devenus eunuques, étaient ensuite vendus à des prix élevés sur les marchés.
Conséquences démographiques et mémoire aujourd’hui
Pratiquée pendant des siècles dans le monde musulman, la castration des Noirs a contribué à l’absence de populations masculines d’Afrique subsaharienne dans les sociétés arabes. Elle explique en grande partie pourquoi, contrairement à la traite atlantique, les traites orientales n’ont pas produit de communautés noires visibles et durables autour de la Méditerranée. La mortalité liée à la traversée et à la castration a eu des conséquences démographiques durables : l’absence de descendance masculine, associée au caractère héréditaire de l’esclavage, a empêché l’émergence de communautés noires libres en Méditerranée, contrairement à ce qui s’est produit dans les Amériques. L’historien Ralph Austen estime à 1,6 million le nombre d’esclaves introduits dans les régions méditerranéennes, un chiffre qui ne reflète pas, selon lui, les millions de morts sur les routes de la traite.
Comprendre la traite orientale permet de mesurer pourquoi cette histoire reste si peu visible dans la mémoire collective comparée à la traite atlantique : non par absence d’ampleur, mais parce que ses mécanismes mêmes, déportation massive et castration, ont effacé la trace démographique directe de millions de personnes. Les routes transsahariennes, les ports de la mer Rouge et les anciens royaumes de Nubie ou d’Aksoum demeurent des lieux où cette histoire a laissé des traces archéologiques et documentaires, encore étudiées par les historiens aujourd’hui.
Repères
- 1550-1295 avant notre ère : premières traces archéologiques d’esclavage en Égypte, sous la XVIIIe dynastie.
- 800-600 avant notre ère : apparition des premières ventes d’esclaves en Égypte, sous la XXVe dynastie.
- 324 : conversion du roi Ezana d’Aksoum par Frumence, esclave chrétien d’origine syrienne.
- 640 : expédition navale d’Omar ibn al-Khattab contre le port d’Adulis, repoussée.
- 642 : traité du Baqt imposant au roi de Nubie Kalidurat la livraison de 360 esclaves par an à l’Égypte.
- 702 : invasion du Hedjaz et occupation de Jeddah par des pirates aksoumites.
- IXe siècle : Ibn Qutayba puis Tabari diffusent des représentations racialisées des populations noires dans la tradition savante musulmane.
- 1332-1406 : vie d’Ibn Khaldoun, auteur de la Muqaddima et de la théorie climatique sur l’esclavage.
- XVIIIe-XIXe siècles : apogée de la traite orientale.
Ce qu’il faut retenir de la traite orientale
La traite orientale s’étend sur près de deux millénaires, de l’Antiquité jusqu’au XXe siècle, et a touché des populations venues d’Afrique subsaharienne, du Caucase, des pays slaves ou du sous-continent indien. Si le Coran ne contient pas de justification raciale explicite de l’esclavage, la tradition savante islamique, d’Ibn Qutayba à Ibn Khaldoun en passant par Tabari, a construit sur plusieurs siècles des représentations hiérarchisées qui ont contribué à légitimer et pérenniser la pratique, codifiées ensuite dans le droit islamique. La mortalité extrêmement élevée des traversées sahariennes et des opérations de castration explique en grande partie l’absence de communautés noires visibles et durables autour de la Méditerranée, à la différence des sociétés issues de la traite atlantique. Cette histoire, longtemps restée dans l’ombre, continue d’être documentée et discutée par les historiens, et sa connaissance reste essentielle pour comprendre certains équilibres démographiques et mémoriels encore observables aujourd’hui en Afrique du Nord, dans la corne de l’Afrique et au Proche-Orient.
Sources
- Wikipédia, article Traite orientale
- Ralph Austen, cité par Wikipédia, article Traite orientale
- Bernard Lewis, Race and Color in Islam (1971), cité par Wikipédia, article Traite orientale
- François Renault, Revue française d’histoire d’outre-mer, cité par Wikipédia, article Traite orientale
- Le Monde (1991), cité par Wikipédia, article Traite orientale
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