Cap sur la CAN 2027Le guide du foot africain 2026-2027, à télécharger gratuitementVoir le guide →
Aller au contenu

Archives et histoire Sénégal

Île de Gorée : l’histoire d’un lieu de mémoire de la traite négrière

Île de Gorée : retour sur l'histoire de ce petit territoire de la baie de Dakar, devenu l'un des symboles les plus connus de la mémoire de la traite négrière en Afrique, entre faits établis, estimations d'historiens et patrimoine préservé.

Équipe éditoriale ServAfrica. Publié le Lecture : 9 min

Commenter
Île de Gorée : l'histoire d'un lieu de mémoire de la traite négrière
Photo : Fawaz.tairou / Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0

Île de Gorée désigne à la fois une île de l’océan Atlantique située dans la baie de Dakar et l’une des 19 communes d’arrondissement de la capitale du Sénégal. Ce petit territoire est aujourd’hui l’un des lieux les plus connus de la mémoire de la traite négrière en Afrique, reconnu officiellement par l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1978. Gorée fut ainsi l’un des tout premiers sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Son histoire mêle faits établis, documents d’archives et débats d’historiens, qu’il convient de distinguer avec rigueur.

Une île disputée par les puissances européennes

Selon les sources historiques, le navigateur portugais Dinis Dias atteint l’île en 1444 et la baptise « Palma ». Plus d’un siècle plus tard, en 1588, les Hollandais s’emparent de Gorée et la nomment Goede Reede, « la bonne rade », expression dont dérive le nom actuel de l’île.

Les Français s’y implantent à leur tour le 1er novembre 1677, mais les Britanniques leur disputent cette position stratégique jusqu’à la paix d’Amiens, signée en 1802. L’île est ensuite occupée par les Anglais de 1804 à 1817, avant d’être rendue à la France. Ces changements successifs de puissance tutélaire illustrent l’intérêt géostratégique de Gorée, abri naturel pour le mouillage des navires au centre de la rade formée par la presqu’île du Cap-Vert.

La traite négrière à Gorée : faits établis et débats d’historiens

La traite des esclaves s’est poursuivie pendant trois siècles le long des côtes africaines, notamment en Gambie, à Saint-Louis du Sénégal, au Bénin et au Ghana. D’après les sources disponibles, les centres concentrationnaires les plus importants pour les esclaves africains en partance vers l’Amérique se situaient surtout à Saint-Louis, point de convergence du commerce triangulaire.

L’île de Gorée a néanmoins joué un rôle réel dans ce système, par la présence de captiveries françaises. Les estimations chiffrées varient selon les sources : environ 500 personnes déportées par an entre 1726 et 1755, et 15 476 entre 1761 et 1848. L’historien américain Philip Curtin propose quant à lui une estimation différente, entre 900 et 1 500 personnes annuellement. Ces écarts entre chercheurs doivent être présentés comme tels, sans trancher artificiellement un débat qui reste ouvert parmi les historiens.

Un témoignage direct éclaire les conditions de détention sur l’île. En 1785, le chevalier de Boufflers, alors gouverneur de tous les établissements de côte d’Afrique, s’installe à Gorée et y organise de fastueuses réceptions dans son « Palais royal ». Dans sa correspondance avec Mme de Sabran, il décrit la putréfaction des cadavres d’esclaves jetés à l’eau la nuit par les marchands, « par économie », avec des boulets aux pieds qui finissaient par se détacher, laissant les corps s’échouer sur le rivage parmi les mangliers.

Les sources rappellent également que les propriétaires des villages négriers situés sur le continent, où étaient stockés les captifs, étaient les rois wolof du Cayor et les rois toucouleurs du haut fleuve Sénégal. Les Archives nationales de France ainsi que la Bibliothèque nationale François-Mitterrand conservent des documents relatifs à ces réseaux et à leur comptabilité. Ce commerce s’est heurté à des résistances : dès le début du XVe siècle, le navigateur Alvise Cadamosto décrivait déjà les Lébous et les Sérères de la petite côte du Sénégal comme des peuples refusant de vendre des esclaves. Des révoltes ont également éclaté à bord des navires négriers : sur le navire l’Avrillon, encore au large de Gorée, 500 Wolofs embarqués ont profité du fait que certains captifs déferrés pour la manœuvre retiraient les goupilles des fers de leurs camarades ; la plupart des officiers et matelots furent tués, avant que les survivants ne reprennent le contrôle du navire en tuant 230 captifs.

La Maison des Esclaves : un lieu symbolique plus qu’historique

L’ancienne demeure de la signare Anna Colas Pépin, nièce d’Anne Pépin, est connue dans le monde entier sous le nom de Maison des Esclaves. Grâce au charisme et à la persévérance de son conservateur, Joseph Ndiaye, mort en février 2009, cette maison rose est devenue le passage obligé de tout visiteur se rendant à Gorée pour la première fois. Il faut toutefois le dire clairement : le rôle réel de cette maison précise dans la traite négrière est présenté par les sources comme « plus symbolique qu’historique », et plusieurs chercheurs dénoncent depuis des années ce qu’ils qualifient de « mythe » attaché à ce bâtiment particulier. Cette distinction ne remet pas en cause la réalité de la traite depuis Gorée dans son ensemble, mais invite à ne pas confondre un lieu de mémoire collective avec un site historiquement documenté. D’autres ports négriers situés plus au sud, comme la côte des Esclaves ou la côte d’Angole, ont par ailleurs eu une importance plus grande dans ce commerce. Au total, ce sont tout de même environ 500 000 esclaves qui auraient été déportés depuis Gorée sur l’ensemble de la période concernée, selon les estimations rapportées par les sources.

Les signares et l’essor économique de l’île

En parallèle du commerce des esclaves contrôlé par les administrations royales française et britannique, un autre commerce prospérait sur l’île : gomme, arachide, peaux, or du Galam, épices et fourniture d’ouvriers qualifiés comme charpentiers ou maçons. Cette activité assurait la prospérité économique des signares, ces femmes métisses influentes de Gorée, du XVIIIe au XIXe siècle. C’est d’ailleurs Anna Colas Pépin qui, avec d’autres signares, lance le commerce de l’arachide au Sénégal en 1841 à Rufisque, entraînant le développement économique de ce village jusqu’à en faire une ville.

De commune indépendante à commune d’arrondissement de Dakar

Avec la fondation de Dakar en 1857, à la demande des notables métis de l’île, Gorée perd progressivement de son importance. En 1872, l’administration coloniale française crée les communes de Saint-Louis et de Gorée, les deux premières communes d’Afrique de l’Ouest dotées du même statut que les communes françaises. Dakar faisait alors partie de la commune de Gorée, dont l’administration se trouvait sur l’île. Mais dès 1887, Dakar est détachée et devient une commune de plein exercice, réduisant celle de Gorée à sa seule petite île.

Le déclin démographique de Gorée au profit de Dakar est documenté avec précision par les recensements de l’époque. En 1891, Gorée compte 2 100 habitants contre 8 737 pour Dakar. En 1926, l’écart s’est considérablement creusé : les Goréens ne sont plus que 700, tandis que la population de Dakar atteint 33 679 personnes. La fusion de Gorée avec Dakar est décidée en 1929 : la commune de Gorée disparaît et l’île n’est plus désormais qu’une partie de la commune de Dakar. En 1933, le lieutenant Robert Gaffiot publie un ouvrage dont le titre résume ce déclassement : « Gorée, capitale déchue ».

Il faut attendre 1996 pour que Gorée connaisse ce qui est décrit comme une « sorte de résurrection » administrative. Dans le cadre d’une réforme de décentralisation, la commune de Dakar, devenue trop étendue, est divisée en 19 communes d’arrondissement dotées de pouvoirs plus importants. Gorée retrouve alors le titre de « Commune d’Arrondissement de l’île de Gorée » et reprend possession des bâtiments de l’ancien hôtel de ville, celui-là même qui avait hébergé la mairie de la précédente commune de Gorée entre 1872 et 1929.

Gorée aujourd’hui : mémoire, patrimoine et tourisme

Dès 1944, l’administration coloniale française décide de mesures de sauvegarde pour préserver l’authenticité du patrimoine historique de l’île. En novembre 1975, le patrimoine architectural de Gorée est inscrit sur l’inventaire des monuments historiques du Sénégal, avant de figurer, depuis septembre 1978, sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Cette inscription s’est faite avec le concours du Secrétaire général de l’UNESCO, le Sénégalais Amadou-Mahtar M’Bow, et d’Abdou Diouf, alors Premier ministre de Léopold Senghor.

Sous le mandat d’Urbain Diagne, maire de la commune à partir de 1975 et jusqu’à sa retraite politique en 2001, l’île a connu une rénovation de ses bâtiments et de ses infrastructures, un refleurissement conduit par l’Association des Amis de la Nature, ainsi que la rénovation de son dispensaire par l’ordre souverain de Malte. Gorée s’est également ouverte au monde par des jumelages avec d’autres villes marquées par l’Histoire : Drancy en France, Robben Island en Afrique du Sud, Sainte-Anne en Martinique et Lamentin en Guadeloupe. L’île est devenue un lieu de passage obligé pour des personnalités en visite officielle au Sénégal, parmi lesquelles Jean-Paul II, Bill Clinton ou Yasser Arafat, ainsi qu’un lieu d’intense activité culturelle et intellectuelle, avec des festivals de jazz, des expositions, l’Université des Mutants, la Fondation Soros ou encore la Maison d’éducation Mariama Bâ.

Gorée est aussi décrite comme un symbole de brassage ethnique et religieux. Les communautés musulmane et chrétienne y cohabitent, l’imam assistant traditionnellement à la messe de la fête patronale Saint-Charles-Borromée, le curé se rendant à la mosquée lors de la fête de l’Aïd el-Kébir. Le maire actuel, Maître Augustin Senghor, élu en 2002 puis réélu en 2009, est également président de l’Union sportive de Gorée et premier maire écologiste du pays. Selon le recensement de 2023, la commune comptait 1 691 habitants, dont 842 hommes, répartis dans quatre quartiers (Mbambara, Ponty, Tonghor et Castel) regroupant 290 ménages et 170 concessions. Les premiers habitants de l’île étaient des pêcheurs lébous ; aujourd’hui, le tourisme et ses activités dérivées constituent la principale ressource économique de Gorée.

Repères

  • 1444 : le navigateur portugais Dinis Dias atteint l’île et la baptise « Palma ».
  • 1588 : les Hollandais s’emparent de l’île, nommée Goede Reede.
  • 1er novembre 1677 : les Français s’implantent sur l’île.
  • 1802 : paix d’Amiens, fin de la contestation britannique de la position française.
  • 1804-1817 : occupation anglaise de l’île, avant restitution à la France.
  • 1785 : le chevalier de Boufflers installe sa résidence sur l’île.
  • 1841 : lancement du commerce de l’arachide à Rufisque par les signares, dont Anna Colas Pépin.
  • 1857 : fondation de Dakar, à la demande des notables métis de l’île.
  • 1872 : création des communes de Saint-Louis et de Gorée.
  • 1887 : Dakar devient une commune de plein exercice, distincte de Gorée.
  • 1891 : 2 100 habitants à Gorée, contre 8 737 à Dakar.
  • 1926 : 700 habitants à Gorée, contre 33 679 à Dakar.
  • 1929 : fusion de la commune de Gorée avec celle de Dakar.
  • 1944 : premières mesures de sauvegarde du patrimoine de l’île.
  • Novembre 1975 : inscription du patrimoine architectural de Gorée sur l’inventaire des monuments historiques du Sénégal.
  • Septembre 1978 : inscription de Gorée sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
  • 1996 : réforme de décentralisation créant la commune d’arrondissement de l’île de Gorée.
  • Février 2009 : décès de Joseph Ndiaye, conservateur de la Maison des Esclaves.
  • 2023 : 1 691 habitants recensés sur l’île.

Ce que l’histoire de Gorée dit encore aujourd’hui

L’histoire de Gorée compte parce qu’elle condense, sur un territoire minuscule, plusieurs siècles de rapports de force entre puissances européennes, une participation réelle à la traite négrière dont l’ampleur exacte reste discutée par les historiens, et une mémoire collective qui a fini par dépasser la stricte exactitude documentaire d’un seul bâtiment. La distinction entre la réalité historique de la traite depuis Gorée et le statut symbolique de la Maison des Esclaves n’enlève rien à la gravité du sujet : elle invite simplement à la rigueur, condition nécessaire pour que ce lieu de mémoire continue de jouer son rôle pédagogique auprès des visiteurs du monde entier. Aujourd’hui, Gorée reste un site de recueillement, un patrimoine architectural protégé par l’UNESCO depuis 1978, et un exemple souvent cité de cohabitation religieuse et de brassage culturel au Sénégal.

Sources

ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance. https://servafrica.fr

Médiathèque ServAfrica

Nos vidéos sur l'Afrique

Retrouvez les vidéos ServAfrica sur nos chaînes.

Passer à l'action avec AfriPilot

Préparez votre projet au Sénégal étape par étape : vérifier sa viabilité, estimer revenus et charges avec vos propres hypothèses, réunir les règles du pays.

Ouvrir AfriPilot

Aller plus loin sur ce pays

Sénégal

Outils ServAfrica utiles

Une information vous semble inexacte ? Signaler une erreur

Commentaires et suggestions

Chaque commentaire est relu par la rédaction avant publication.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *