Églises rupestres de Lalibela : ce nom désigne un ensemble de onze édifices monolithiques sculptés à même la roche, dans la ville de Lalibela, en Éthiopie. Ces constructions, dont la fonction a parfois changé au fil des siècles, forment l’un des ensembles architecturaux les plus singuliers du continent africain. Leur histoire mêle faits attestés, traditions orales et débats toujours ouverts parmi les historiens.
Les églises rupestres de Lalibela : une Jérusalem éthiopienne
Selon la tradition, les églises de Lalibela auraient été taillées au début du XIIIe siècle sur l’ordre du roi Gebre Mesqel Lalibela. Son objectif aurait été de permettre aux chrétiens orthodoxes éthiopiens de disposer sur leur propre terre d’une réplique de Jérusalem, alors que les pèlerinages vers la ville sainte devenaient de plus en plus difficiles en raison de l’expansion de l’islam. L’aménagement du site aurait été conçu pour que sa topographie corresponde à une représentation symbolique de la Terre sainte, d’où l’appellation de « Jérusalem éthiopienne ».
Il s’agit toutefois d’une tradition, et non d’un fait historique établi dans son intégralité : des études du site suggèrent que son aménagement s’est en réalité étalé sur une période bien plus longue, s’étendant sur plusieurs siècles, même si la chronologie précise reste à établir par les chercheurs.
Un chantier titanesque, des bâtisseurs restés anonymes
Aucun document historique ne précise qui furent les architectes ou les ouvriers, ni la date exacte de fondation des églises. Les chroniques royales, traduites par l’historien Richard Pankhurst, racontent que des outils furent d’abord spécialement façonnés pour tailler et sculpter la pierre, avant que ne soit rassemblée une équipe d’ouvriers, de maçons et d’excavateurs. Selon ces chroniques, tous furent payés selon leurs demandes, de sorte qu’il n’y eut ni plaintes ni retards dans la construction. Le terrain aurait même été acheté avec de l’or, alors que le roi, en tant que souverain, aurait pu simplement le confisquer.
L’origine des maçons qualifiés reste un mystère : les chroniques les désignent seulement comme « tout le monde ». Faute de preuves documentaires supplémentaires, il est impossible de trancher s’ils venaient de Syrie, s’ils étaient des réfugiés d’Égypte, s’ils provenaient de l’ancienne capitale éthiopienne d’Axoum, ou, selon une spéculation jugée curieuse par les sources, de l’Inde. Une chronique mentionne par ailleurs qu’après la chute de la dynastie des Zagwés, un architecte nommé Sidi-Masqal aurait dirigé des travaux en employant des ouvriers coptes ayant fui l’Égypte.
L’ampleur du chantier donne une idée du travail accompli : pour l’église Bet Giyorgis, 3 400 m3 de rocher furent retirés dans la cour et environ 450 m3 à l’intérieur. Pour l’église Bete Medhane Alem, ce sont 15 000 m3 qui furent enlevés dans la cour et 10 000 m3 à l’intérieur.
Comment les églises ont-elles été taillées ?
Plusieurs hypothèses existent sur le déroulement des travaux. Pour l’historien Walter Raunig, une première phase d’excavation ou de dégrossissage aurait permis de dégager progressivement les différentes parties du bâtiment selon les dénivellations du terrain, suivie d’une phase de sculpture précise des pierres et des œuvres. En 2012, le tailleur de pierre professionnel Antoine Garric a toutefois démontré que les ouvriers ne taillaient pas de gros blocs correspondant au volume final de l’église pour les évider ensuite : ils façonnaient au contraire chaque détail au fur et à mesure de leur descente dans la roche, à l’aide d’outils simples comme des piques et des marteaux.
Comme les églises ont été creusées depuis le niveau du sol environnant, le sommet des édifices constitue la partie la plus ancienne, tandis que la partie basse a été réalisée plus récemment. Certaines églises ont par ailleurs été remaniées après le règne du roi Lalibela. L’archéologue Peter Eeckhout explique ainsi que l’érosion causée par la chute de gouttes d’eau a totalement rongé la base de certains piliers, obligeant les ouvriers à abaisser le niveau du sol à plusieurs reprises, jusqu’à atteindre le niveau actuel.
Le témoignage de Francisco Álvares en 1520
Le site a été décrit pour la première fois par un Européen en septembre 1520, lors de l’arrivée d’une mission en Éthiopie. Francisco Álvares, chapelain de cette mission, a décrit chaque église avec précision. À propos de l’église majeure, il écrit qu’il ne se trouve, à son avis, « rien dans le monde entier de semblable, des églises sculptées avec art dans le rocher vif ». Devant Bet Giyorgis, il confie même devoir arrêter sa description, certain que beaucoup ne pourraient pas le croire et penseraient qu’il avait exagéré. Álvares a complété ses écrits par des dessins, plus ou moins réalistes.
À son époque, les églises étaient dans un état bien meilleur qu’aujourd’hui. Des images publiées dans le livre de Raffray montrent déjà l’érosion de la pierre, et les photographies et dessins réalisés par Monti delle Corte en 1940 témoignent d’un état préoccupant des monuments. Les premières restaurations ont eu lieu sous le règne de Zewditou Ire, entre 1916 et 1930, permettant de protéger les églises avec les moyens de l’époque.
Une architecture pensée comme une théologie
La conception du site ne relève pas du hasard. Le roi aurait eu pour conseiller un théologien érudit, capable de concevoir une unité à la fois inhabituelle et théologiquement complexe, reproduisant la Terre sainte et la Jérusalem palestinienne. La gorge qui divise le village de Lalibela en deux, remplie d’eau pendant la saison des pluies, a été interprétée comme le Jourdain. Aujourd’hui encore, elle accueille d’importantes cérémonies religieuses lors de la fête de l’Épiphanie. Une croix monolithique autoportante y marque symboliquement l’endroit où Jean-Baptiste aurait baptisé le Christ. L’ensemble de ces éléments fait de Lalibela une « réplique » de Jérusalem, prise par Saladin en 1187.
Chaque église porte une dédicace à signification théologique précise. La plus ancienne, dédiée à Marie, occupe une place centrale, considérée par les Byzantins comme la Porteuse de Dieu. La structure qui lui est théologiquement liée est dédiée à l’Emmanuel, le Christ incarné. Les structures proches des entrées sont dédiées aux archanges Raphaël, Gabriel et Michel, considérés comme des milices célestes chargées de garder les sanctuaires, à l’image de Sainte-Sophie. Une église est dédiée au Golgotha, rappelant la Crucifixion, où Lalibela lui-même aurait été enterré : juste devant se dresse un cube monolithique appelé Tombeau d’Adam, en écho à l’association, fréquente dans l’iconographie byzantine, entre le crâne du Golgotha et celui d’Adam. L’ensemble est complété par une église dédiée à Saint-Georges, saint patron de l’Éthiopie.
La répartition des églises
Les chroniques royales nomment un premier groupe comprenant Beta Maryam, Dabra Sinai, Golgotha, Beta Masqal et Beta Danegel, auxquelles s’ajoutent Beta Gabriel et Beta Abba Matae, puis un autre groupe avec Beta Merqorewos et Beta Amanuel, et enfin Beta Giyorgis, l’église isolée de Saint-Georges. Le classement actuel diffère légèrement de celui des chroniques : les historiens distinguent un groupe nord-ouest de six églises (Bete Debre Sina, Bete Mikael, Bete Gologota-Selassié, Bete Maryam, Bete Meskel et Bete Medhane Alem), un groupe sud-est de quatre églises (Bete Gebriel-Rufael, Bete Merqorewos, Bete Abba Libanos et Bete Amanuel), situé à environ 300 mètres du premier, et Bet Giyorgis, isolée au sud-ouest du premier groupe. Cette dernière est reliée au groupe sud-est par un réseau de tunnels et de gorges creusés dans la roche sur près de 400 mètres. Le site comprend aussi des édifices plus modestes ou difficiles à identifier, comme la chapelle hypogée Bete Danaghel, surnommée « La maison des Vierges », ou des constructions défensives telles que tours et fossés.
Sur le plan architectural, l’ensemble est taillé dans le tuf volcanique rougeâtre de trois collines. On distingue deux types d’édifices : les monolithes, entièrement sculptés dans le roc avec toutes leurs façades à l’air libre, comme Bet Giyorgis, et les hypogées, creusées différemment dans la roche environnante.
Repères
- Début du XIIIe siècle (tradition) : construction des églises attribuée au roi Gebre Mesqel Lalibela.
- 1187 : prise de Jérusalem par Saladin, événement associé au contexte religieux ayant motivé la création d’une Jérusalem éthiopienne.
- Septembre 1520 : première description européenne du site par Francisco Álvares.
- 1916-1930 : règne de Zewditou Ire, sous lequel sont menées les premières restaurations des églises.
- 1940 : photographies et dessins de Monti delle Corte, montrant l’état préoccupant des monuments.
- 1978 : inscription du site de Lalibela au patrimoine culturel de l’humanité par l’UNESCO.
- 2012 : l’étude du tailleur de pierre Antoine Garric révèle la méthode de taille progressive des ouvriers médiévaux.
Ce qu’il reste aujourd’hui de Lalibela
Depuis leur inscription à l’UNESCO en 1978, les églises rupestres de Lalibela bénéficient de moyens de conservation renforcés face à l’érosion qui les menace depuis des siècles. Le site reste un lieu de culte vivant : chaque année, la fête de l’Épiphanie y rassemble des pèlerins autour de la gorge assimilée au Jourdain, perpétuant la dimension sacrée voulue par ses concepteurs. Au cœur de chaque église, le « maqdas » abrite le « tabot », symbolisant à la fois l’Arche d’alliance et les Tables de la Loi, et demeure inaccessible à tous sauf aux prêtres.
L’intérêt de Lalibela dépasse la seule prouesse technique. Le site illustre la capacité des sociétés africaines médiévales à concevoir des ensembles architecturaux et théologiques d’une grande complexité, sans que l’on connaisse même le nom de leurs bâtisseurs. Il rappelle aussi que l’histoire de ces monuments reste, pour partie, un champ de recherche ouvert : la datation précise des différentes phases de construction continue d’alimenter les travaux des archéologues et des historiens de l’art. Lalibela demeure ainsi à la fois un lieu de mémoire, un site de pèlerinage actif et un objet d’étude scientifique toujours renouvelé.
Sources
- Wikipédia, Églises rupestres de Lalibela
- UNESCO, cité par Wikipédia
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