Vol en entreprise, un mot qui résume le cauchemar vécu par de nombreux petits entrepreneurs africains. Au Kenya, l’histoire de That Girl Boina, créatrice culinaire très suivie à Nairobi, illustre crûment ce que peut provoquer un simple détournement de paiement lorsqu’une entreprise repose sur la confiance accordée à quelques employés.
Boina avait ouvert Waxaholic Studio, un salon d’épilation et de soins du visage Hydrafacial situé dans le quartier central des affaires de Nairobi, le 1er septembre 2024. Un an plus tard, elle avait embauché une réceptionniste et deux spécialistes, et se sentait suffisamment en confiance pour partir deux semaines en Europe, son premier voyage international de l’année.
Un message qui a tout révélé
Une semaine après son arrivée en vacances, un message privé envoyé sur Instagram a changé le cours de son entreprise. Une cliente lui écrivait : « J’étais dans votre studio, tout m’a plu. Le seul problème, c’est qu’on m’a demandé d’envoyer de l’argent à un autre numéro. Ce n’était pas celui qui était affiché au mur. »
Ce message a poussé Boina à examiner son entreprise de plus près. Alors que le studio avait dégagé des bénéfices durant les premiers mois, le chiffre d’affaires avait commencé à chuter début 2025. Elle avait d’abord attribué ce déclin à un ralentissement saisonnier, avant de comprendre qu’un problème plus profond était à l’œuvre. « Tout le monde autour de moi gagnait de l’argent, sauf moi », confie-t-elle à la BBC, avec le recul.
« Je leur faisais confiance. Ce ne sont que deux chambres et une réception, comment peut-on se tromper à ce point ? », se souvient-elle avoir pensé avant son départ. « Je n’avais jamais imaginé que je pouvais avoir des clients et que quelqu’un d’autre me volait », ajoute-t-elle.
Une décision difficile : fermer plutôt qu’accuser
Boina avait déjà envisagé de fermer boutique faute de rentabilité, mais son investissement initial, ses trois employés qui dépendaient de l’entreprise et sa vision l’avaient incitée à persévérer. Le message de la cliente a été le déclic qui a fait basculer sa décision. Elle résume ainsi son raisonnement : « Si je ne gagne pas d’argent et que je suis prête à attendre de voir comment les choses évoluent, et que vous ne me donnez pas le même élan, alors pourquoi sommes-nous encore ouverts ? »
Plutôt que de s’en prendre directement à ses employés, Boina a choisi de fermer le studio. Ce week-end-là, elle l’a mis en vente, sans trouver d’acheteur. Elle a vendu une partie du matériel et emporté le reste chez elle, y compris la décoration. Le studio Waxaholic a fermé ses portes en octobre 2025.
« Je me souviens que mon amie m’avait emmenée au restaurant, et j’ai commencé à pleurer. Nous sommes restées toutes les deux silencieuses », raconte-t-elle. Boina décrit cette expérience comme la pire qu’elle ait jamais vécue : la fermeture n’a pas seulement représenté un revers financier, mais aussi la perte de tout ce qu’elle avait construit pour assurer son avenir.
Une vidéo devenue virale et un témoignage collectif
En septembre, près d’un an après la fermeture de son entreprise, Boina a partagé une vidéo sur TikTok racontant son expérience, expliquant qu’elle avait eu besoin de temps pour se remettre avant de parler publiquement de ce qui s’était passé. La vidéo est devenue virale après avoir été republiée sur X, cumulant près d’un million de vues.
Cette publication a suscité de nombreuses réactions de chefs d’entreprise kenyans, qui ont décrit comment le vol, allant du détournement de paiements au vol de stock en passant par la vente de matériel coûteux, avait mis leurs entreprises au bord de la faillite. Plusieurs ont dû licencier du personnel, vendre leur entreprise ou fermer définitivement.
« Bien que je me sois remise émotionnellement, je n’ai pas encore récupéré l’argent que j’ai investi dans la création et la gestion du studio », précise Boina.
Un fléau documenté par les chiffres
La réaction suscitée par son histoire a démontré que le vol en entreprise est un problème majeur pour de nombreux petits entrepreneurs en Afrique, où une poignée d’employés peuvent contrôler les paiements, les stocks et les transactions avec les fournisseurs, souvent avec un contrôle limité.
Une enquête menée en 2022 par PwC, l’un des plus grands cabinets de conseil au monde, citée par la BBC, a révélé que 63 % des personnes interrogées en Afrique de l’Est ont déclaré que leurs organisations avaient été victimes de criminalité économique, contre 46 % au niveau mondial. Cet écart de dix-sept points illustre l’ampleur particulière du phénomène dans la région.
Les risques ne se limitent pas aux petites entreprises. L’exemple de Nakumatt, l’une des plus grandes chaînes de distribution du Kenya, montre que même de grandes structures peuvent être fragilisées par ce type de pratiques : l’enseigne a fait faillite en 2020, notamment en raison d’importantes pertes de stock imputées à des vols commis par des employés.
Pourquoi les petites structures sont particulièrement exposées
Dans une petite entreprise comme celle de Boina, un faible nombre de personnes concentre souvent l’ensemble des opérations sensibles : accueil des clients, encaissement, gestion du stock, relations avec les fournisseurs. Cette concentration, nécessaire faute de moyens pour multiplier les postes, crée mécaniquement un point de vulnérabilité. Lorsque le fondateur ou la fondatrice s’absente, même temporairement, l’entreprise se retrouve sans véritable mécanisme de contrôle croisé.
Le cas de Waxaholic Studio illustre un mode opératoire simple mais efficace : remplacer les coordonnées de paiement affichées officiellement par un autre numéro, détournant ainsi directement les règlements des clients sans que ceux-ci s’en rendent nécessairement compte. Ce type de fraude peut passer inaperçu pendant plusieurs mois, le temps que le décalage entre l’activité apparente et les recettes réelles devienne visible.
Ce qu’il faut retenir pour les entrepreneurs africains
L’histoire de That Girl Boina met en lumière une réalité que beaucoup de propriétaires de petites entreprises en Afrique connaissent, mais dont on parle rarement ouvertement. Le vol en entreprise ne se limite pas à une perte financière ponctuelle : il peut conduire à la fermeture pure et simple d’une activité, à la perte d’emplois pour les autres employés, et à un traumatisme durable pour l’entrepreneur concerné.
Cette histoire rappelle l’importance, pour toute personne qui se lance dans l’entrepreneuriat sur le continent, de mettre en place des mécanismes de vérification des paiements et des stocks, même modestes, et de ne pas reposer uniquement sur la confiance personnelle envers les employés. Les chiffres cités par PwC confirment que ce risque est particulièrement élevé en Afrique de l’Est, mais la vigilance reste utile partout où une petite structure confie une partie de sa gestion quotidienne à un nombre restreint de personnes.
Pour aller plus loin sur les réalités de l’entrepreneuriat en Afrique, retrouvez d’autres analyses et témoignages sur servafrica.fr.
Sources
- BBC News Afrique, « Je ne peux pas vous enseigner l’intégrité » : Comment le vol commis par les employés nuit aux petites entreprises en Afrique, lien vers l’article
- PwC, enquête 2022 sur la criminalité économique, citée par BBC News Afrique
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