Sétif Guelma Kherrata désignent les répressions sanglantes qui suivent les manifestations nationalistes, indépendantistes et anticolonialistes survenues le 8 mai 1945 dans le département de Constantine, pendant la colonisation française de l’Algérie. Ces événements se déroulent alors que Charles de Gaulle préside le gouvernement provisoire de la République française. Ils durent sept semaines et prennent fin le 26 juin 1945. Le bilan humain, encore débattu quatre-vingts ans plus tard, en fait l’un des épisodes les plus douloureux et les plus discutés de l’histoire coloniale de l’Algérie.
Sétif Guelma Kherrata : le contexte d’une Algérie en effervescence
La mise en œuvre des principes de la révolution nationale et des lois du régime de Vichy en Algérie, notamment sous l’autorité de Weygand, avait contribué à y maintenir l’ordre colonial. Mais le débarquement américain de novembre 1942 change la donne politique. L’entrée en guerre de l’Afrique du Nord aux côtés des Alliés se traduit par une mobilisation massive : 168 000 Français d’Afrique du Nord sont appelés, soit vingt classes d’âge, sur une population européenne d’environ 1 076 000 personnes en Afrique du Nord. Pour la première fois, la conscription est également appliquée aux musulmans, jusque-là dispensés : sur environ sept millions d’habitants concernés, 150 000 sont mobilisés.
Ferhat Abbas, dirigeant des Amis du manifeste et de la liberté, demande alors que les musulmans qui s’apprêtent à combattre soient assurés de ne pas rester « privés des droits et des libertés essentielles dont jouissent les autres habitants de ce pays ». Le 7 mars 1944, le Comité français de libération nationale adopte une ordonnance attribuant d’office la citoyenneté française, sans modification du statut civil religieux, à tous les indigènes disposant de décorations militaires ou de certains diplômes. En 1945, environ 62 000 combattants en bénéficient, suscitant des oppositions dans certains milieux européens d’Algérie.
Le mouvement nationaliste algérien avant 1945
Le 11 mars 1937, Messali Hadj fonde le Parti du peuple algérien (PPA), qui réclame l’indépendance. Dès avril 1937, il rassemble 600 partisans à Guelma lors d’une réunion publique ; en 1939, la ville compte une section PPA composée surtout de très jeunes hommes diffusant le journal messaliste El Ouma. La charte de l’Atlantique, déclaration solennelle de Franklin Delano Roosevelt adoptée le 14 août 1941 et appelant à respecter « le droit qu’ont tous les peuples de choisir la forme de Gouvernement sous laquelle ils entendent vivre », est largement commentée dans les milieux nationalistes.
Dès l’été 1943, les services de renseignement alliés et français constatent que l’Algérie est proche de l’explosion. Un rapport du Psychological Warfare Branch portant sur juillet-septembre 1943, cité par l’historien Alfred Salinas dans Les Américains en Algérie 1942-1945, relate les observations d’un informateur français dans le Constantinois : « Les sentiments anti-alliés dominent maintenant très nettement chez les Arabes et la proportion des agitateurs ne cesse de grandir […] Les gendarmes et les autorités sont exécrées, les Européens deviennent des ennemis ouverts […] on distingue les signes précurseurs d’un mauvais état moral de ces populations jusque-là assez calmes. »
Le 17 janvier 1943, à Alger, chez l’avocat Ahmed Boumendjel, se réunissent des représentants du PPA (Lamine Debaghine, Asselah Hocine), de l’association des oulémas (Larbi Tébessi, Ahmed Taoufik El Madani), des élus musulmans et de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord. Ferhat Abbas est chargé de rédiger le texte du manifeste du peuple algérien, qu’il écrit à Sétif, au-dessus de sa pharmacie. Le document est publié le 10 février 1943 et approuvé par Messali Hadj. Les Amis du manifeste des libertés (AML), créés en mars 1944 pour défendre ce texte, appelleront aux manifestations du 8 mai 1945.
Le 14 avril 1945, à Guelma, des réunions privées de colons se tiennent à la caisse agricole pour la création d’une milice armée illégale : des armes sont distribuées à 176 colons miliciens, avec 23 véhicules et les camions du minotier Marcel Lavie mis à disposition par le sous-préfet André Achiary. Le printemps 1945 voit une ambiance tendue parmi la population européenne, où circulent des rumeurs d’un soulèvement musulman, dans un contexte de situation alimentaire catastrophique liée à l’absence de la plupart des hommes valides.
Messali Hadj, principal dirigeant du PPA, est déporté à Brazzaville le 23 avril 1945. Le parti organise néanmoins, le 1er mai, des manifestations pacifiques et sans armes dans tout le pays, où est brandi pour la première fois un « drapeau algérien ». Si la plupart se déroulent dans le calme, des affrontements éclatent à Alger et à Oran, faisant deux morts à Alger et un à Oran.
Le 8 mai 1945 à Sétif : de la manifestation au drame
À Sétif, une manifestation nationaliste, géographiquement séparée des cortèges officiels célébrant la victoire alliée, est autorisée à condition de ne porter aucun caractère politique : ni bannière, ni drapeau autre que le drapeau français, ni slogan anti-français, ni arme. Dès 8 heures, le cortège envahit les rues, rassemblant plus de 10 000 personnes qui chantent l’hymne nationaliste Min Djibalina (De nos montagnes) et défilent avec des drapeaux des pays alliés vainqueurs et des pancartes réclamant « Libérez Messali », « Nous voulons être vos égaux » et « À bas le colonialisme ».
Vers 8 h 45, des pancartes proclamant « Vive l’Algérie libre et indépendante » apparaissent. En tête du cortège, Aïssa Cheraga, chef d’une patrouille de scouts musulmans, arbore un drapeau vert et rouge. Devant le Café de France, avenue Georges Clemenceau, le commissaire Olivieri tente de s’emparer du drapeau, qui est jeté à terre. Des Européens présents en marge de la manifestation se précipitent alors dans la foule. Les porteurs de banderoles et du drapeau refusent de céder aux injonctions policières, des tirs sont échangés.
Bouzid Saâl, un jeune homme de 26 ans, s’empare du drapeau blanc et vert frappé du croissant et de l’étoile rouges — couleurs et symbole qui deviendront, en 1962, le drapeau officiel de l’Algérie indépendante — et est abattu par un policier. Les manifestants, en colère, s’en prennent alors aux Français au cri de « n’katlou ennessara » (« tuons les Européens »), et font en quelques heures 28 morts et 48 blessés chez les Européens. Il y aurait, selon les estimations, de 20 à 40 morts et de 40 à 80 blessés chez les « indigènes ». Albert Denier, secrétaire local du Parti communiste algérien, est grièvement blessé par les manifestants qui l’avaient pris pour un colonialiste en raison de son chapeau ; il doit subir une amputation médicale des deux bras. L’armée fait défiler les tirailleurs algériens, qui ne tirent pas, mais l’émeute se propage déjà à d’autres localités du département de Constantine.
Un bilan humain toujours débattu
Les chiffres établis diffèrent fortement selon les sources, et ce débat demeure, quatre-vingts ans après les faits, au cœur des discussions entre historiens. Côté européen, le bilan est relativement stable : cent deux morts sont recensés. Côté algérien, en revanche, le nombre de victimes est difficile à établir avec certitude.
- Les autorités françaises de l’époque, dans le rapport du général Duval, fixent le nombre de tués à 1 165.
- Le gouvernement algérien reprend par la suite le chiffre de 45 000 morts, avancé initialement par le Parti du peuple algérien.
- En juillet 1945, devant l’Assemblée, le Parti communiste algérien demande au ministre de l’Intérieur d’annoncer 15 000 victimes.
- Les estimations des historiens contemporains vont de 5 000 à 30 000 morts.
Il convient de distinguer ce qui relève du fait établi — le déroulement des événements, les dates, le nombre de victimes européennes — de ce qui relève encore du débat historiographique, à savoir l’ampleur exacte de la répression menée contre la population algérienne. Aucun chiffre unique ne fait aujourd’hui consensus parmi les chercheurs.
Sétif Guelma Kherrata : des répressions qui marquent toute une génération
Les violences du 8 mai 1945 à Sétif ouvrent sept semaines de répression qui touchent également Guelma et Kherrata, donnant son nom à l’ensemble des événements. La répression s’inscrit dans un climat déjà tendu, nourri par la création de milices armées illégales comme celle organisée à Guelma dès le mois d’avril 1945, et par la méfiance des autorités françaises envers les mouvements nationalistes. Selon l’historien Benjamin Stora, les autorités françaises considéraient depuis 1939 que les nationalistes d’Afrique du Nord étaient influencés par les fascistes italiens ou les nazis allemands, et assimilaient à tort le PPA au Parti populaire français, alors même que Messali Hadj avait soutenu avant la guerre le Front populaire et la République espagnole. Le fait que le soulèvement survienne précisément le jour de la victoire alliée a renforcé ce soupçon.
Une mémoire et une portée historique considérables
Commémorée chaque année en Algérie, cette séquence est décrite par les historiens comme une « tentative insurrectionnelle avortée » qui « a servi de référence et de répétition générale à la Toussaint rouge de 1954 », marquant ainsi, pour certains, le « premier acte de la guerre d’Algérie ». Cette lecture rétrospective souligne combien les événements de mai 1945 ont pesé sur la suite de l’histoire algérienne, en cristallisant la rupture entre les aspirations nationalistes et l’ordre colonial.
En février 2005, l’ambassadeur de France en Algérie a prononcé, dans un discours officiel à l’université de Sétif, des mots reconnaissant la gravité de ces faits, qualifiés de « tragédie inexcusable ». Cette déclaration, soixante ans après les événements, illustre la difficulté persistante à clore le débat mémoriel entre la France et l’Algérie autour de ce chapitre de la colonisation.
Repères
- 11 mars 1937 : Messali Hadj fonde le Parti du peuple algérien (PPA).
- 14 août 1941 : adoption de la charte de l’Atlantique par Franklin Delano Roosevelt.
- Novembre 1942 : débarquement américain en Afrique du Nord.
- 10 février 1943 : publication du manifeste du peuple algérien, rédigé par Ferhat Abbas à Sétif.
- 7 mars 1944 : ordonnance du Comité français de libération nationale attribuant la citoyenneté française à certains indigènes.
- Mars 1944 : création des Amis du manifeste des libertés (AML).
- 14 avril 1945 : constitution d’une milice armée illégale de colons à Guelma.
- 23 avril 1945 : déportation de Messali Hadj à Brazzaville.
- 1er mai 1945 : manifestations du PPA dans tout le pays, premiers morts à Alger et Oran.
- 8 mai 1945 : manifestation de Sétif, mort de Bouzid Saâl, déclenchement des massacres.
- 26 juin 1945 : fin des événements, après sept semaines de répression.
- Février 2005 : discours de l’ambassadeur de France en Algérie à l’université de Sétif, qualifiant les événements de « tragédie inexcusable ».
Ce qu’il reste de Sétif, Guelma et Kherrata aujourd’hui
Quatre-vingts ans après les faits, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata demeurent un repère central de la mémoire nationale algérienne, commémoré chaque année comme un jalon essentiel du mouvement indépendantiste. La controverse persistante sur le nombre exact de victimes algériennes rappelle combien l’écriture de cette histoire reste tributaire des archives disponibles et des usages politiques qui en sont faits, de part et d’autre de la Méditerranée. Comprendre cet épisode, c’est aussi comprendre comment une répression locale, née d’un incident autour d’un drapeau, a pu devenir un moment fondateur dans le récit de la décolonisation de l’Algérie, et pourquoi il continue d’alimenter, aujourd’hui encore, le dialogue mémoriel franco-algérien.
Sources
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