Toussaint rouge : c’est le nom donné en France à la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, au cours de laquelle un mouvement encore inconnu, le Front de libération nationale (FLN), lance une série d’attaques coordonnées sur tout le territoire algérien. En Algérie, la date est celle du déclenchement de la Révolution, et le 1er novembre est un jour de fête nationale. Il y a 72 ans commençait une guerre de près de huit ans qui allait conduire l’Algérie à l’indépendance, au prix de centaines de milliers de morts. Retour sur une nuit, ses acteurs et ce qu’elle a déclenché.
L’Algérie en 1954 : trois départements français, deux collèges
En 1954, l’Algérie est française depuis la prise d’Alger en 1830. Elle n’est pas une colonie au sens administratif : elle est organisée en départements, considérés comme partie intégrante de la République française. Mais sa population est divisée en deux catégories. Environ un million d’Européens, ceux qu’on appellera les pieds-noirs, votent dans un premier collège ; environ huit millions d’Algériens musulmans, appelés « indigènes » jusqu’en 1947, votent dans un second. Les deux collèges élisent le même nombre de représentants à l’Assemblée algérienne.
D’autres inégalités touchent l’école, y compris primaire, la protection sociale et les salaires. Les élections du second collège de 1948, 1951 et 1954 sont marquées par des fraudes massives destinées à empêcher la victoire des nationalistes. La mémoire est aussi chargée : le 8 mai 1945, à Sétif et à Guelma, la répression d’émeutes par l’armée française et des milices européennes a fait, selon les estimations, entre 6 000 et 30 000 morts algériens.
Le nationalisme algérien est alors divisé. Messali Hadj dirige le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), Ferhat Abbas l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA), et l’Association des oulémas défend l’identité arabe et musulmane. Au sein du MTLD, une branche clandestine, l’Organisation spéciale, préparait la lutte armée ; elle a été démantelée par la police en 1950, mais ses caches d’armes subsistent.
Le contexte international pousse à l’action. En mai 1954, l’armée française est battue à Diên Biên Phu, en Indochine. La Tunisie et le Maroc avancent vers leur indépendance. Au Caire, Gamal Abdel Nasser, au pouvoir depuis 1952, encourage les nationalismes arabes.
De la crise du MTLD à la naissance du FLN
Au début des années 1950, le MTLD se déchire entre partisans de Messali Hadj et « centralistes ». En mars 1954, un groupe de militants réunis autour de Mohamed Boudiaf fonde le Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA), qui veut dépasser cette querelle par l’action. Durant l’été, Krim Belkacem, qui mène depuis 1947 une rébellion en Kabylie, le rejoint.
Une direction de six hommes se met en place, chacun responsable d’une région : Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’hidi pour l’Oranie, Mostefa Ben Boulaïd pour l’Aurès, Rabah Bitat pour l’Algérois, Mourad Didouche pour le Constantinois et Krim Belkacem pour la Kabylie. Au Caire, la délégation extérieure, Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohamed Khider, se rallie. Ces neuf hommes resteront dans l’histoire comme les « chefs historiques ».
En octobre 1954, le CRUA laisse la place au Front de libération nationale, avec deux principes : le passage à la lutte armée, et l’indépendance comme seul objectif. Pour la date, il fallait un jour qui marque les esprits. Selon le récit rapporté par les historiens, Didouche Mourad écarte d’autres dates et propose le 1er novembre. À un participant qui objecte que c’est le jour des morts pour les chrétiens, il aurait répondu : « Non, la fête des morts, c’est le 2. Le 1er, c’est la Toussaint. »
La nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954
Dans la nuit, environ soixante-dix attaques visent une trentaine de lieux sur le territoire algérien : casernes, gendarmeries, bâtiments publics, dépôts, voies de communication. L’action est beaucoup plus dense dans l’Aurès et en Kabylie que dans le reste du pays. À Batna et à Khenchela, dans l’Aurès, les attaques contre des bâtiments militaires coûtent la vie à quatre militaires français. À Biskra, une autre caserne est visée.
Le premier mort chronologique de la guerre est un jeune civil : Laurent François, 22 ans, tué par balle vers 23 h 30 le 31 octobre devant la gendarmerie de Cassaigne, près de Mostaganem, et déclaré mort le 1er novembre à 1 h 30. À Oran, un chauffeur de taxi de 28 ans, Georges-Samuel Azoulay, est tué. Un agent de police algérien, Haroun Ahmed Ben Amar, figure aussi parmi les victimes de la nuit.
L’épisode le plus connu se déroule le matin, dans les gorges de Tighanimine, sur la route de Biskra à Arris. Un groupe de l’Armée de libération nationale (ALN), la branche armée du FLN, commandé par Bachir Chihani, arrête un autocar. À bord se trouvent un couple d’instituteurs venus de métropole, Guy et Jeanine Monnerot, mariés depuis deux mois, et un notable algérien, le caïd Hadj Sadok. Les récits divergent sur le déroulement exact de la scène. Le caïd, qui refuse de se soumettre, et Guy Monnerot sont tués ; Jeanine Monnerot est blessée. Les secours n’arrivent que vers midi. Guy Monnerot, 23 ans, deviendra en France le symbole des victimes de la Toussaint rouge.
Au total, la nuit fait une dizaine de morts, militaires et civils, européens et algériens. Militairement, l’opération est limitée. Politiquement, elle est un coup de tonnerre : un mouvement que personne ne connaissait la veille vient de se manifester sur tout le territoire en même temps.
La Déclaration du 1er novembre 1954
Au même moment, le FLN diffuse un texte, la Déclaration du 1er novembre, aussi appelée Proclamation. Elle a été écrite par le journaliste Mohamed El Aïchaoui, sous la dictée de Mohamed Boudiaf et de Mourad Didouche, dans l’arrière-boutique d’un tailleur militant, Aïssa Kechida, dans la casbah d’Alger, puis tirée en Kabylie, au village d’Ighil Imoula, où une stèle rappelle aujourd’hui l’événement.
Le texte fixe le but : « l’indépendance nationale par la restauration de l’État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques » et « le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions ». Il propose au gouvernement français d’ouvrir des négociations sur la base de la reconnaissance de la souveraineté algérienne, prévient que « la lutte sera longue » et appelle à faire du problème algérien « une réalité pour le monde entier ».
La réponse de Paris : « l’Algérie, c’est la France »
La réaction du gouvernement français est immédiate et sans ambiguïté. Le 5 novembre, le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, déclare devant une commission parlementaire : « la seule négociation, c’est la guerre ». Le 7 novembre, il affirme : « l’Algérie, c’est la France ». Le 12 novembre, le président du Conseil, Pierre Mendès France, déclare à l’Assemblée nationale que les départements d’Algérie sont français « d’une manière irrévocable » et qu’il n’y aura « aucun compromis » avec la sédition.
Le 5 novembre, le MTLD est dissous, alors même que ses dirigeants n’ont pas organisé l’insurrection. Fin décembre, on compte environ 2 000 arrestations en Algérie et en France. Les effectifs militaires passent de 56 000 à 83 000 hommes, avec notamment des parachutistes envoyés dans l’Aurès, principal foyer de l’insurrection. La région n’est pas pacifiée, et la rébellion reprend en Kabylie en janvier 1955.
Sur le moment, presque personne n’approuve l’action du FLN en dehors de ses auteurs. Les partisans du statu quo la condamnent, les libéraux comme Albert Camus et le Parti communiste algérien rejettent la violence, et même les autres mouvements nationalistes, ceux de Messali Hadj et de Ferhat Abbas, s’en démarquent. Mais une ligne de fracture apparaît en France entre ceux qui ne voient de réponse que dans la répression et ceux, comme François Mauriac ou Germaine Tillion, qui pensent que seules des réformes rapides peuvent éviter le pire.
Toussaint rouge : le début d’une guerre de près de huit ans
La guerre s’étend. En août 1955, des attaques du FLN contre des civils européens dans la région de Philippeville, aujourd’hui Skikda, sont suivies d’une répression qui fait de très nombreuses victimes algériennes. À partir de septembre 1956, la « bataille d’Alger » porte la guerre en ville, avec des attentats à la bombe et une répression menée par les parachutistes, qui recourent massivement à la torture. L’affaire Maurice Audin, mathématicien arrêté en juin 1957, torturé et dont le corps n’a jamais été retrouvé, devient l’un des symboles de ces méthodes.
La guerre provoque la chute de la IVe République et le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958. En septembre 1958, le FLN crée un Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), installé à Tunis. Le 8 janvier 1961, un référendum sur l’autodétermination de l’Algérie est approuvé par 75 % des votants. Les négociations ouvertes à Évian aboutissent aux accords du 18 mars 1962 ; le cessez-le-feu entre en vigueur le 19 mars.
Les derniers mois sont parmi les plus violents, avec la campagne d’attentats de l’Organisation armée secrète (OAS), opposée à l’indépendance. Le 1er juillet 1962, les Algériens approuvent l’indépendance par référendum. La France la reconnaît le 3 juillet, et l’Algérie la célèbre le 5 juillet 1962, cent trente-deux ans après la prise d’Alger. Environ un million d’Européens quittent le pays. Les harkis, Algériens ayant servi dans l’armée française, sont victimes de massacres dont l’ampleur reste discutée.
Un bilan humain toujours débattu
Le nombre de morts de la guerre d’Algérie fait l’objet d’estimations très différentes. Les historiens algériens avancent le chiffre d’un million et demi de morts. Les historiens français avancent des fourchettes plus basses, de l’ordre de 400 000 à 700 000 morts au total selon les travaux cités par les sources, et l’historien britannique Alistair Horne a estimé le nombre de morts algériens à environ un million. Côté français, environ 23 000 militaires ont été tués, ainsi que plusieurs milliers de civils européens. Ces chiffres, qui touchent à la mémoire des deux pays, doivent être lus comme des ordres de grandeur.
Toussaint rouge ou 1er Novembre : deux mémoires
La même nuit porte deux noms. En France, « Toussaint rouge » ou « Toussaint sanglante » évoque les attentats et leurs victimes, notamment l’instituteur Guy Monnerot. En Algérie, le 1er Novembre est celui du « déclenchement de la Révolution », célébré chaque année comme une fête nationale, avec ses martyrs, ses chefs historiques et sa Proclamation, enseignée à l’école.
Le destin des « neuf chefs historiques » montre la violence de cette histoire. Didouche Mourad meurt au combat le 18 janvier 1955 près de Constantine, Mostefa Ben Boulaïd en mars 1956 dans l’Aurès, Larbi Ben M’hidi est arrêté puis tué pendant sa détention en 1957. Après l’indépendance, plusieurs autres s’opposent au nouveau pouvoir : Mohamed Khider est assassiné à Madrid en 1967, Krim Belkacem meurt à Francfort en 1970, et Mohamed Boudiaf, rentré en janvier 1992 pour présider le Haut Comité d’État, est assassiné à Annaba le 29 juin 1992. Ahmed Ben Bella devient le premier président de l’Algérie indépendante, avant d’être renversé en 1965.
Soixante-douze ans après, le 1er novembre 1954 reste une date fondatrice pour l’Algérie et une page douloureuse pour la France. Les deux pays ont engagé, ces dernières années, un travail sur les mémoires de la colonisation et de la guerre. Comprendre cette nuit, c’est comprendre une part essentielle de l’histoire du Maghreb et des relations entre l’Afrique et l’Europe.
Les dates clés
- 1830 : prise d’Alger par l’armée française.
- 8 mai 1945 : répression de Sétif et de Guelma.
- 1950 : démantèlement de l’Organisation spéciale.
- Mars 1954 : création du CRUA.
- Octobre 1954 : naissance du FLN.
- Nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954 : environ soixante-dix attaques ; Déclaration du 1er novembre.
- 5 novembre 1954 : dissolution du MTLD.
- Août 1955 : attaques et répression dans la région de Philippeville.
- Septembre 1956 – 1957 : bataille d’Alger.
- 1958 : retour du général de Gaulle ; création du GPRA (septembre).
- 8 janvier 1961 : référendum sur l’autodétermination.
- 18 mars 1962 : accords d’Évian ; cessez-le-feu le 19 mars.
- 1er juillet 1962 : référendum d’indépendance.
- 5 juillet 1962 : indépendance de l’Algérie, reconnue par la France le 3 juillet.
Pour aller plus loin sur ServAfrica
- La fiche pays Algérie
- Vivre en Algérie : le guide pratique
- Archives africaines : les grandes figures et les grandes dates
Sources
- La nuit du 1er novembre, les victimes, les réactions politiques et la répression : article « Toussaint rouge », Wikipédia en français (s’appuyant notamment sur Robert Aron, Bernard Droz et Évelyne Lever, Le Maitron) : fr.wikipedia.org (consulté le 14 octobre 2026).
- Texte et rédaction de la Déclaration : article « Déclaration du 1er novembre 1954 », Wikipédia en français : fr.wikipedia.org (consulté le 14 octobre 2026).
- Déroulement de la guerre, Évian, bilans humains : article « Algerian War », Wikipédia en anglais : en.wikipedia.org ; article « Indépendance de l’Algérie » (guerre d’Algérie), Wikipédia en français : fr.wikipedia.org (consultés le 14 octobre 2026).
- Le FLN et ses fondateurs : article « Front de libération nationale (Algérie) », Wikipédia en français : fr.wikipedia.org (consulté le 14 octobre 2026).
- Photo : six chefs du FLN à Alger en 1954 (debout : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad, Mohamed Boudiaf ; assis : Krim Belkacem, Larbi Ben M’hidi), auteur inconnu, source ministère algérien des Moudjahidine, domaine public en Algérie, via Wikimedia Commons.
Article d’histoire rédigé par ServAfrica à partir des sources citées. Les bilans humains de la guerre d’Algérie varient fortement selon les sources ; nous indiquons les fourchettes publiées, sans en privilégier aucune.
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