Moulay Hafid Elalamy, ancien ministre marocain et ancien président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), a livré l’une des interventions les plus marquantes du dernier Forum de la CGEM à Casablanca. Présenté par Abdelmalek Alaoui comme étant « à l’entrepreneuriat ce qu’est Dr House à la médecine », il a choisi de ne pas réciter les recettes habituelles du succès entrepreneurial. Son intervention, intitulée « L’anti-manuel de l’entrepreneur », s’appuie sur dix recommandations tirées de sa propre trajectoire, faite de réussites mais aussi d’échecs assumés.
Moulay Hafid Elalamy, le point de départ
Avant de devenir l’un des hommes d’affaires les plus en vue du Maroc, Moulay Hafid Elalamy a construit sa carrière entrepreneuriale à partir de Phone Assistance, une société créée avec deux millions de dirhams de fonds propres. L’entreprise a connu plusieurs transformations successives avant de devenir, des années plus tard, une composante d’un groupe international. Ce point de départ modeste illustre l’un de ses principes centraux : voir grand, mais commencer petit, tester, corriger, et n’accélérer que lorsque le modèle économique fonctionne réellement.
Dès les premières années de Phone Assistance, Moulay Hafid Elalamy a dû prendre des décisions difficiles, notamment une restructuration radicale des effectifs. Ce choix, présenté comme douloureux mais nécessaire, témoigne d’une approche pragmatique de la gestion d’entreprise plutôt qu’une posture de dirigeant intouchable.
Les obstacles et les échecs
Loin de se limiter à l’évocation de ses succès, l’ancien président de la CGEM a exposé sans détour certaines de ses erreurs les plus marquantes. Il a notamment évoqué Capinfo, un projet ambitieux visant à constituer un champion panafricain des services informatiques, mais engagé selon lui sans préparation suffisante. Le projet n’a pas abouti comme espéré, faute d’une analyse assez rigoureuse en amont.
Une mésaventure similaire s’est produite dans le secteur de la santé, où Moulay Hafid Elalamy a tenté de reproduire un modèle développé au Portugal. Ce transfert s’est heurté aux spécificités du marché marocain, démontrant qu’une stratégie efficace dans un contexte donné ne se transpose pas automatiquement ailleurs. Ces deux expériences illustrent une distinction qu’il a tenu à souligner devant la salle : celle entre l’audace, qui accepte de décider avec une information incomplète mais suffisante, et l’inconscience, qui transforme la rapidité en aveuglement.
Le tournant
Le véritable tournant dans le discours de Moulay Hafid Elalamy n’est pas un événement unique, mais une méthode qu’il a progressivement affinée au fil de ses expériences, réussies ou non. Il a insisté sur la nécessité de ne pas confondre action et agitation : la première exécute une stratégie réfléchie, tandis que la seconde consiste trop souvent à se précipiter pour concrétiser une simple idée sans fondation solide.
Il a également défendu une conviction forte, résumée dans une formule restée dans les mémoires du Forum : « Vendre n’est pas trahir ». Pour lui, un entrepreneur doit savoir abandonner une activité arrivée en fin de cycle, plutôt que de s’y accrocher par attachement sentimental. Cet attachement excessif, selon Moulay Hafid Elalamy, peut empêcher les transformations indispensables à la survie d’une entreprise. Il a également mis en garde contre la confusion entre diversification et dispersion, recommandant de ne changer qu’une seule variable à la fois, le pays ou le métier, pour limiter les risques.
Les résultats
Sur le plan des résultats concrets, Moulay Hafid Elalamy a rappelé le parcours de Phone Assistance, passée du statut de petite structure financée sur fonds propres à celui de composante d’un groupe international. Il préside aujourd’hui le conseil d’administration de Teleperformance, à la suite de la fusion-acquisition avec Majorel. Il a par ailleurs évoqué la possibilité pour un nombre croissant de patrons de devenir « très, très riches », à condition, selon lui, qu’ils restent irréprochables : une entreprise prospère qui paie ses impôts, respecte ses obligations sociales et crée de l’emploi contribue, dans cette vision, à enrichir collectivement le pays.
Les leçons à retenir
Au-delà des anecdotes personnelles, Moulay Hafid Elalamy a défendu une idée centrale pour les entrepreneurs marocains et africains : le pays a besoin d’acteurs capables de conquérir les marchés mondiaux sans renoncer à l’exigence éthique. Il a insisté sur la conformité fiscale et réglementaire comme condition essentielle pour s’internationaliser, sur la nécessité de garder un contact direct avec ses clients, de choisir des associés compatibles et de préparer sa succession suffisamment tôt.
Il a aussi dénoncé des pratiques qu’il juge dommageables pour les organisations : le népotisme, les successions improvisées et la fidélité aveugle à des prestataires familiaux. Son expression du « coussin d’incompétence », qui désigne des cadres recrutant volontairement des collaborateurs moins compétents pour préserver leur propre position, a particulièrement marqué l’assistance.
Il convient toutefois de noter que son intervention n’a pas été exempte de critiques. En évoquant les avantages que des industriels pourraient trouver à remplacer des salariés par des robots dans un contexte d’intelligence artificielle, Moulay Hafid Elalamy a tenu des propos jugés sexistes, en ironisant sur le fait que les machines ne tombent pas enceintes. Cette saillie, intervenue au lendemain de la nomination de la première femme à la tête du gouvernement marocain, qu’il avait lui-même saluée, rappelle qu’un discours entrepreneurial exigeant sur l’éthique gagne aussi à être exemplaire sur la forme.
Retenons que la trajectoire présentée par Moulay Hafid Elalamy n’est pas celle d’une réussite linéaire, mais celle d’un parcours fait d’essais, d’erreurs assumées et d’ajustements constants. Pour les entrepreneurs du continent, le message central tient en quelques principes simples : distinguer l’action de l’agitation, accepter de vendre quand c’est nécessaire, concentrer ses efforts plutôt que les disperser, et bâtir une réussite compatible avec des obligations fiscales et sociales respectées.
Sources
ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance. servafrica.fr
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