Guerre du Biafra : ce conflit, qui a opposé le gouvernement fédéral du Nigeria à la région sécessionniste de la République du Biafra entre le 6 juillet 1967 et le 15 janvier 1970, demeure l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire africaine contemporaine. Il a provoqué la mort d’un à deux millions de civils, principalement par la famine, et a durablement transformé la manière dont le monde conçoit l’aide humanitaire.
Un pays divisé, héritage de la colonisation britannique
Ancienne colonie britannique, le Nigeria accède à l’indépendance en 1960 sous la forme d’un royaume du Commonwealth, avec la reine Élisabeth II comme cheffe d’État, avant de devenir une république en 1963. À cette époque, c’est déjà le pays le plus peuplé d’Afrique, avec environ 40 millions d’habitants répartis en 250 ethnies. Trois groupes dominent la scène politique et démographique : les Haoussas, majoritairement musulmans et installés au nord ; les Yorubas, musulmans et chrétiens, présents à l’ouest et au sud-ouest ; et les Igbos, majoritairement chrétiens et animistes, concentrés au sud-est.
Les Igbos, largement alphabétisés et christianisés par les missionnaires, ont été favorisés par l’administration coloniale britannique, une stratégie qui a contribué à diviser le pays. Ils occupent alors une part importante des postes dans l’administration et le commerce. Autre élément décisif : la majeure partie des mines de charbon et des réserves de pétrole du Nigeria se trouvent à l’est du delta du Niger, région majoritairement peuplée d’Igbos.
Des tensions politiques qui dégénèrent
De 1960 à 1966, une alliance entre les partis politiques haoussa et igbo gouverne le pays, excluant de fait les Yorubas. Ces derniers, jusqu’alors soutiens d’un parti réformiste, l’Action Group, mènent un coup d’État qui aboutit à la formation d’un parti yoruba plus conservateur, le NNDP, lequel s’allie aux Haoussas. Cette nouvelle alliance exclut les Igbos du pouvoir et menace de leur confisquer leurs richesses pétrolières.
Lors des élections de 1965, l’Alliance nationale nigériane, menée par Sir Abubakar Tafawa Balewa et soutenue par les Haoussas et les conservateurs yorubas, remporte une victoire écrasante face à la Grande Alliance progressiste unie, soutenue par les Igbos et les progressistes yorubas. Ce scrutin fait l’objet de soupçons de fraude massive, une accusation que la source elle-même signale comme non confirmée par une référence précise.
Des officiers igbos à tendance de gauche renversent alors le gouvernement et installent le général Johnson Aguiyi-Ironsi à la tête de l’État le 15 janvier 1966. Le 24 mai 1966, Ironsi met fin au fédéralisme et renforce le pouvoir central, ce qui attise les tensions dans tout le pays. Une rébellion anti-igbo éclate dans le Nord, provoquant un exode massif vers l’Est. Selon la source, ces massacres font plus de 30 000 morts jusqu’en octobre 1966.
Ironsi est assassiné le 29 juillet 1966. Un nouveau coup d’État installe un gouvernement fédéral militaire. La junte, majoritairement musulmane, place à sa tête un officier chrétien, le général Yakubu Gowon, chargé de rétablir la paix avant de rendre le pouvoir aux civils. Dans le Nord, les Igbos continuent toutefois d’être victimes de massacres, malgré les tentatives de Lagos pour ramener le calme, un point que la source elle-même signale comme non étayé par une référence précise.
Le général Gowon modifie ensuite les structures administratives du pays, ce qui prive potentiellement les Igbos du contrôle du pétrole, exploité notamment par les compagnies Shell et British Petroleum. Odumegwu Emeka Ojukwu, gouverneur militaire de la région de l’Est, refuse de reconnaître l’autorité de Gowon. En janvier 1967, une médiation ghanéenne aboutit à l’accord d’Aburi, qui prévoit l’abandon de la division en régions au profit d’une république fédérale de douze États. Gowon propose de son côté un découpage qui priverait les Igbos d’une grande partie des ressources pétrolières. Ojukwu rejette ces propositions et annonce que tous les revenus générés dans l’Est seraient désormais réquisitionnés par le gouvernorat régional.
Le déclenchement de la Guerre du Biafra
Le 26 mai 1967, le Conseil consultatif de la région de l’Est vote la sécession. Le 30 mai, Ojukwu proclame l’indépendance sous le nom de République du Biafra, avec Enugu pour capitale. L’armée biafraise compte alors environ 100 000 hommes. Le même jour, l’état d’urgence est décrété au Nigeria pour tenter de reprendre le contrôle du territoire sécessionniste, sans grand succès immédiat. Début juillet, les forces fédérales franchissent la frontière biafraise et marchent sur Enugu : la guerre commence officiellement.
Au cours de l’été 1967, les forces biafraises, qui contrôlent alors les deux tiers des réserves de pétrole du Nigeria, tentent de s’emparer du dernier tiers en traversant le fleuve Niger et en envahissant la région du Centre-Ouest, où se constitue une éphémère République du Bénin, avec Benin City pour capitale (à ne pas confondre avec l’actuel Bénin, ancien Dahomey). Pendant quelques semaines, les troupes biafraises semblent en mesure de pousser leurs incursions jusqu’à Lagos, alors capitale fédérale.
L’armée fédérale repousse cette contre-offensive et reprend progressivement le contrôle des principales villes, tandis que le territoire biafrais se réduit au fil des mois. Ogoja, Nsukka et l’île de Bonny tombent dès le 30 mai 1967, Enugu le 28 septembre 1967 (la capitale biafraise est alors transférée à Umuahia), Port Harcourt et ses champs pétrolifères le 24 mai 1968, Umuahia le 22 avril 1969 (nouvelle capitale à Owerri), et finalement Owerri le 9 janvier 1970. La chute de Port Harcourt prive définitivement le Biafra d’un accès à l’océan Atlantique. L’étouffement progressif des poches de résistance conduit à l’écrasement sanglant de la sécession.
Une famine organisée par le blocus
Le blocus terrestre et maritime imposé au Biafra par les troupes gouvernementales provoque une famine massive dans la région assiégée. Selon la source, entre un et deux millions de civils y auraient péri. Entre 2 000 000 et 4 500 000 personnes auraient par ailleurs été déplacées par le conflit. Cette famine, largement médiatisée, expose aux opinions occidentales le dénuement de populations prises au piège d’une guerre civile, à une époque où le photojournalisme est en plein essor.
La position de la communauté internationale
Le conflit déroge aux alliances classiques de la guerre froide. Le politologue Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du Nigeria, relève que le Royaume-Uni, l’Union soviétique et l’Égypte nassérienne soutiennent le gouvernement fédéral du général Gowon, tandis que les États-Unis, alors très engagés au Vietnam, choisissent la neutralité et refusent de vendre des armes aux deux camps. De l’autre côté, les sécessionnistes bénéficient du soutien de la France gaulliste, du Portugal salazariste et de la Chine maoïste. La Tanzanie socialiste de Julius Nyerere et la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny reconnaissent également l’indépendance du Biafra.
Selon la même analyse, le Cameroun, qui a annexé d’anciennes régions sous mandat onusien administrées par le Nigeria britannique, prend le parti de Lagos par crainte de représailles sur ses propres populations anglophones. Le Niger, malgré sa proximité avec la France, choisit lui aussi de soutenir le Nigeria par affinité avec les Haoussas et pour ne pas déplaire à son puissant voisin : Paris ravitaille alors clandestinement les sécessionnistes par avion depuis le Gabon, pendant que Niamey fournit discrètement des armes à Lagos.
L’indépendance du Biafra n’est finalement reconnue que par quatre pays africains, le Gabon, la Côte d’Ivoire, la Tanzanie et la Zambie, ainsi que par Haïti. Le Royaume-Uni soutient massivement le gouvernement fédéral et lui fournit des armes. Le 6 juillet 1967, les compagnies pétrolières Shell, BP et American Overseas annoncent leur intention de verser directement les royalties pétrolières au Biafra plutôt qu’au Nigeria. Le comte suédois Carl Gustav von Rosen, recruté par l’organisation caritative catholique Caritas, dirige par ailleurs une brigade aérienne de cinq avions au profit du Biafra. Dans les milieux chrétiens proches de l’Élysée, le conflit est souvent perçu comme une guerre religieuse, ce qui renforce le soutien apporté aux Igbos.
Le soutien clandestin de la France
Selon la source, dès le début des hostilités, le général de Gaulle indique à son émissaire Jacques Foccart qu’il souhaite affaiblir le « géant nigérian ». Foccart écrira trente ans plus tard que le Nigeria lui paraissait démesuré par rapport aux pays que la France connaissait bien et faisait planer une ombre inquiétante sur eux. Officiellement, la France impose un embargo sur les livraisons d’armes aux deux parties. Officieusement, elle penche pour le Biafra : son conseiller Afrique, Jacques Foccart, indique que de Gaulle souhaitait le « morcellement » du Nigeria afin d’affaiblir la zone d’influence britannique en Afrique. Le général Gowon avait commandé quarante automitrailleuses à Paris, dont la livraison débute en juin 1967 ; seule la moitié de la commande est finalement honorée, les livraisons cessant en décembre.
Les présidents gabonais Albert-Bernard Bongo et ivoirien Félix Houphouët-Boigny, financés selon la source par les régimes d’Afrique du Sud et de Rhodésie, soutiennent activement Ojukwu afin de réduire l’influence du Nigeria anglophone sur le continent.
La naissance d’une nouvelle doctrine humanitaire
La couverture médiatique intensive de la Guerre du Biafra, portée par l’essor du photojournalisme, marque un tournant dans la manière dont les opinions occidentales perçoivent les crises du tiers monde. Le conflit fait évoluer la doctrine de l’aide humanitaire vers une médiatisation assumée des crises et une forme d’ingérence directe pour secourir les populations civiles. Cette évolution se concrétise en 1971 par la fondation de Médecins sans frontières, organisation caritative d’origine française dont la création est directement liée à l’expérience du Biafra.
Ce que la Guerre du Biafra a changé
Cinquante ans après la fin des combats, le 15 janvier 1970, la Guerre du Biafra reste un repère dans l’histoire du Nigeria et dans celle de l’action humanitaire internationale. Elle illustre comment un héritage colonial mal géré, des déséquilibres ethniques et économiques autour du contrôle du pétrole, et des rivalités de puissances étrangères peuvent précipiter un pays vers une guerre civile dévastatrice. Elle rappelle aussi que la réponse internationale à une crise humanitaire ne va pas de soi : c’est précisément le constat de l’insuffisance des cadres existants face à la famine biafraise qui a poussé des médecins français à fonder une organisation capable d’intervenir directement auprès des populations, indépendamment des États. Cet héritage humanitaire, plus que le tracé des frontières nigérianes, est ce qui relie le plus directement cette page d’histoire au monde d’aujourd’hui.
Repères
- 1960 : indépendance du Nigeria, royaume du Commonwealth.
- 1963 : le Nigeria devient une république.
- 15 janvier 1966 : coup d’État, le général Johnson Aguiyi-Ironsi prend la tête de l’État.
- 24 mai 1966 : Ironsi met fin au fédéralisme ; les tensions s’aggravent.
- 29 juillet 1966 : assassinat d’Ironsi ; le général Yakubu Gowon prend le pouvoir.
- 26-30 mai 1967 : sécession votée puis proclamation de la République du Biafra par Odumegwu Emeka Ojukwu, capitale Enugu.
- 6 juillet 1967 : début des combats entre forces fédérales et biafraises.
- 28 septembre 1967 : chute d’Enugu, capitale biafraise transférée à Umuahia.
- 24 mai 1968 : chute de Port Harcourt, le Biafra perd son accès à l’océan Atlantique.
- 22 avril 1969 : chute d’Umuahia, capitale transférée à Owerri.
- 9 janvier 1970 : chute d’Owerri.
- 15 janvier 1970 : fin de la guerre.
- 1971 : fondation de Médecins sans frontières, en partie en réponse à la crise biafraise.
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Sources
- Wikipédia, Guerre du Biafra
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