Alphonse Ier, connu en kikongo sous le nom de Nzinga Mvemba, fut le deuxième monarque chrétien du royaume du Kongo, un vaste État d’Afrique centrale couvrant aujourd’hui une partie de l’Angola, de la République démocratique du Congo et de la République du Congo. Né vers 1457, il régna pendant plusieurs decennies et reste surnommé par l’historiographie européenne « l’apôtre du Congo ». Son règne illustre a la fois une tentative ambitieuse de modernisation d’un royaume africain et les limites imposées par les ambitions commerciales portugaises, en particulier la traite des êtres humains.
Origines et contexte
Alphonse Ier est le fils de Nzinga a Nkuwu, premier ntotila (souverain) du Kongo converti au christianisme. Les premiers contacts entre les Bakongo et les Portugais remontent à 1483, lorsque l’explorateur Diogo Cão atteint Kongo dia Ntotila. Le roi Nzinga Nkuwu accueille favorablement les Portugais et exprime le souhait de se convertir au christianisme et de recevoir des artisans européens afin que son royaume bénéficie de leur savoir-faire technique.
Ce vœu se concrétise le 3 mai 1491, lorsque Nzinga Nkuwu est baptisé sous le nom de João Ier. Son fils, Nzinga Mvemba, reçoit le baptême le 4 juin 1491 sous le nom d’Afonso, soit Mfunsu en kikongo. Comme son père, le jeune Afonso associe la religion prêchée par les Portugais à l’abondance de biens matériels, tissus précieux, armes à feu et navires, dont jouissent ces derniers aux yeux des Bakongo.
Le roi João Ier finit toutefois par revenir à la religion traditionnelle africaine et renonce au christianisme, l’interdiction de la polygamie étant incompatible avec la politique matrimoniale royale et avec l’économie agricole kongo, largement portée par le travail des femmes. Les missionnaires portugais sont expulsés en 1495. Resté fidèle au christianisme, Afonso se retire alors dans la province de Nsundi, qu’il gouverne, et y accueille les missionnaires chassés de la capitale, Mbanza Kongo.
Le parcours
À la mort de João Ier, la majorité des grands du royaume, restés attachés à la religion traditionnelle, élisent comme successeur Mpanzu a Nzinga, un membre de la lignée cadette, qui commande à Mpangu. Afonso, invoquant le principe de primogéniture jusqu’alors ignoré par la royauté kongo et appartenant à la lignée aînée, fait valoir ses droits sur le trône avec le soutien des Portugais présents sur place.
Un affrontement armé oppose le parti chrétien mené par Afonso au parti traditionnel de Mpanzu a Nzinga. Le combat tourne à l’avantage d’Afonso, soutenu par quelques Portugais. La tradition orale conserve une explication miraculeuse de cette victoire : on aurait vu « dans l’air une croix blanche et le bienheureux apôtre saint Jacques, avec de nombreux cavaliers armés et vêtus de blanc » combattre aux côtés du futur roi. Il s’agirait plus vraisemblablement de Portugais montés sur quelques-uns des rares chevaux ayant survécu à la mouche tsé-tsé. Mpanzu a Nzinga est tué durant la bataille, tandis que le capitaine des armées adverses, Nsaku ne Vunda, est épargné et conserve la charge d’entretenir l’Église, venue s’ajouter à son ancienne fonction. Les armoiries d’Alphonse Ier commémorent encore aujourd’hui cette victoire jugée miraculeuse.
Les combats et les actes marquants
Monté sur le trône, Alphonse Ier entreprend dès 1506 la christianisation du royaume. Selon sa correspondance avec le roi du Portugal, un discours qu’il adresse aux Kongo entraîne la conversion d’un grand nombre d’entre eux. Des destructions de fétiches sont organisées, remplacés par des crucifix distribués aux chefs locaux, d’après les traditions orales conservées.
Cette ferveur religieuse vaut à Alphonse Ier une grande renommée auprès des Portugais du royaume, qui diffusent l’image d’un roi saint. Un rapport du prêtre Ruy d’Aguiar, daté de mai 1516, affirme que « quand il donne audience ou qu’il instruit les procès, ses paroles s’inspirent de Dieu et des exemples de saints », ajoutant qu’il lui apparaît « non comme un homme, mais comme un ange envoyé par le Seigneur à ce royaume pour le convertir ». Une lettre de 1622 le désigne encore comme « si grand catholique que nos chroniques du Portugal l’appellent l’apôtre du Congo ».
La politique royale d’Alphonse Ier vise aussi à consolider le pouvoir de l’État autour d’une noblesse lettrée, en priorité ses proches parents, afin de bâtir une véritable bureaucratie. Dès 1509, il fait construire des locaux scolaires pour quatre cents élèves, entourés de murs très hauts, tout en maintenant la coutume qui veut que les fils de nobles résident à la cour. La capitale, Mbanza Kongo, prend le nom de Kongo dia Ngunga puis de San Salvador, du nom de l’église principale édifiée entre 1517 et 1526.
En 1516, après dix ans de règne, le vicaire Ruy d’Aguiar observe un millier d’étudiants, signe d’une certaine réussite de cette politique éducative. Il signale également l’existence d’écoles pour filles, tenues par la sœur du roi. Dès 1506, les proches d’Alphonse Ier, dont son fils (ou neveu, la relation d’oncle à neveu étant primordiale dans la société kongo) Henrique et un neveu maternel, Rodrigo, sont envoyés étudier à Lisbonne. Le nombre d’étudiants kongo au Portugal croît au fil des années : un frère cadet du roi et des neveux en 1511, dix-neuf personnes en 1512, une vingtaine en 1516. La forte mortalité des Kongo au Portugal limite toutefois les résultats de cette politique. Une micro-élite lettrée émerge néanmoins, avec Henrique, qui deviendra le premier évêque catholique d’Afrique subsaharienne, et un autre neveu du roi, également prénommé Afonso, qui tiendra une école publique d’humanités à Lisbonne.
Ce qu’en disent les historiens
Alphonse Ier demande au roi du Portugal Manuel Ier l’envoi d’ingénieurs portugais afin de former l’élite kongo aux techniques européennes. Le roi du Portugal accepte, à condition que le paiement se fasse en êtres humains. Après s’y être opposé, Alphonse Ier finit par consentir en livrant des prisonniers de guerre et des criminels, avant de constater que les Portugais ne respectent pas l’accord : nombre d’architectes, médecins et pharmaciens portugais se tournent vers le commerce plutôt que d’exercer leur métier, et ignorent les lois du Kongo.
En 1510, Alphonse Ier demande à Manuel Ier d’envoyer un représentant ayant autorité sur ses compatriotes, mais reçoit en réponse un plan d’occidentalisation de la société kongo en échange d’ivoire, de cuivre et d’esclaves. Afonso rejette l’essentiel de ce plan, mais l’expansion du commerce d’êtres humains fragilise la stabilité du royaume et dégrade la relation avec le Portugal. En 1520, l’explorateur portugais Manuel Pacheco constate que des chefs côtiers de l’Angola actuel souhaitent commercer directement avec le Brésil sans passer par la tutelle kongo. Les navires ne transitant plus par le port de Mpinda, dans la province de Soyo, la traite devient plus difficile à contrôler, au point qu’en 1526 des nobles du lignage royal sont eux-mêmes déportés.
Alphonse Ier écrit à plusieurs reprises au roi du Portugal, dès 1514 puis en 1526, ainsi qu’au Vatican, pour dénoncer les abus de la traite. Dans une lettre de 1526 adressée à João III, il décrit une situation dramatique : « Chaque jour, les commerçants enlèvent notre peuple, les enfants de ce pays, les fils de nos nobles et de nos vassaux, même des membres de notre propre famille. Cette corruption et cette dépravation sont si répandues que notre terre est entièrement dépeuplée. » Il y précise que les nobles et leurs enfants sont enlevés, marqués au fer rouge et cachés pour être vendus aux Européens présents dans son royaume. Ces démarches restent vaines : le Brésil, colonie portugaise, est déjà demandeur d’esclaves, et la traite est devenue indispensable à l’économie coloniale. D’après les travaux cités par la source, le Portugal a prétendu traiter le Kongo sur un pied d’égalité tout en limitant sa souveraineté sur plusieurs plans : commercial, en ne recadrant pas les marchands portugais qui contournaient les lois kongo ; juridique, en tolérant les activités illégales des Portugais installés au Kongo ; religieux, en cherchant à faire disparaître les croyances et pratiques locales.
Heritage et memoire
Âgé d’environ quatre-vingt-cinq ans en 1542, Alphonse Ier serait né vers 1457 et meurt en 1543. Son règne reste marqué par une double postérité. D’un côté, l’historiographie européenne a retenu l’image d’un souverain profondément converti, bâtisseur d’écoles et d’une élite lettrée, à l’origine du premier évêque catholique d’Afrique subsaharienne, Henrique, son fils ou neveu selon la terminologie de parenté kongo. De l’autre, les lettres d’Alphonse Ier adressées au Portugal et au Vatican témoignent d’un souverain africain confronté très tôt, dès le début du XVIe siècle, aux ravages du commerce transatlantique des êtres humains, et qui tenta, sans succès, d’y mettre un terme par la voie diplomatique.
Les armoiries du royaume du Kongo, qui commémorent la victoire militaire d’Afonso sur Mpanzu a Nzinga, demeurent un symbole de cette période fondatrice. L’épisode des lettres de 1526 est aujourd’hui considéré comme l’un des premiers témoignages écrits, par un chef d’État africain, dénonçant les conséquences de la traite négrière sur son propre peuple.
Repères
- Vers 1457 : naissance présumée de Nzinga Mvemba.
- 1483 : arrivée de Diogo Cão à Kongo dia Ntotila.
- 3 mai 1491 : baptême de Nzinga Nkuwu sous le nom de João Ier.
- 4 juin 1491 : baptême de Nzinga Mvemba sous le nom d’Afonso.
- 1495 : expulsion des missionnaires portugais du royaume.
- 1506 : victoire sur Mpanzu a Nzinga et montée sur le trône sous le nom d’Alphonse Ier.
- 1509 : construction de locaux scolaires pour quatre cents élèves.
- 1510 : demande d’un représentant portugais ayant autorité sur ses compatriotes.
- 1514 et 1526 : lettres dénonçant les abus de la traite au roi du Portugal et au Vatican.
- 1516 : rapport du vicaire Ruy d’Aguiar signalant un millier d’étudiants.
- 1517-1526 : construction de l’église de San Salvador à Mbanza Kongo.
- 1526 : déportation de nobles du lignage royal.
- 1543 : mort présumée d’Alphonse Ier.
Ce qu’il faut retenir d’Alphonse Ier
Alphonse Ier incarne un moment charnière de l’histoire du royaume du Kongo : celui d’un souverain qui tenta de faire de la religion chrétienne et du savoir européen des outils de renforcement de son État, avant de se heurter à la logique implacable de la traite négrière portugaise. Ses lettres, en particulier celle de 1526, restent un document rare et précieux sur la manière dont un chef d’État africain a perçu et combattu, dès le XVIe siècle, les débuts du commerce transatlantique des êtres humains.
Sources
- Wikipédia, Alphonse Ier (manikongo)
- António Brásio, Monumenta Missionaria Africana, cité par Wikipédia
- Adam Hochschild, King Leopold’s Ghost: A Story of Greed, Terror, and Heroism in Colonial Africa, cité par Wikipédia
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