9 ans après l'assassinat de Thomas Sankara : le 15 octobre 1987, ses réformes, les zones d'ombre de la révolution, le verdict de 2022 et son héritage." />
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Thomas Sankara, 39 ans après son assassinat : ce que l’on sait, ce qu’a jugé le procès, ce qui reste

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara est tué à Ouagadougou avec douze compagnons. Ses quatre années au pouvoir, la vaccination de 1984, les zones d'ombre, le procès de 2022 et la mémoire officielle : notre dossier.

Équipe éditoriale ServAfrica. Publié le Mis à jour le Lecture : 11 min

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Portrait de Thomas Sankara, président du Burkina Faso, en 1987
Thomas Sankara en 1987. Photo : The Militant / Sam Manuel, domaine public aux États-Unis, via Wikimedia Commons.
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Thomas Sankara est tué le 15 octobre 1987, dans l’après-midi, au Conseil de l’Entente, à Ouagadougou, avec douze personnes de son entourage. Président du Burkina Faso depuis quatre ans, il avait 37 ans. Trente-neuf ans plus tard, un tribunal a désigné les responsables, son corps repose dans un mausolée construit à l’endroit même où il est tombé, et son nom revient dans les discours de toute une génération. Voici ce que l’on sait aujourd’hui, ce qu’a jugé le procès, et ce qui reste de son héritage, avec ses réussites et ses zones d’ombre.

Le soir du 15 octobre 1987

Le Conseil de l’Entente est un ensemble de bâtiments du centre de Ouagadougou où siège alors le Conseil national de la révolution (CNR), l’organe qui dirige le pays. Ce jeudi-là, Thomas Sankara s’y trouve pour une réunion. Un commando armé arrive et ouvre le feu. Le président et douze personnes, collaborateurs, gardes et chauffeur, sont tués. Les corps sont enterrés dans la nuit, à la hâte, au cimetière de Dagnoën, dans l’est de la ville.

Dans la soirée, Blaise Compaoré, son plus proche compagnon d’armes et numéro deux du régime, prend le pouvoir. Le nouveau pouvoir parle d’une « rectification » de la révolution. Le certificat de décès de Thomas Sankara, publié à l’époque, indique une « mort naturelle ». Cette formule, devenue tristement célèbre, résume à elle seule ce qui va suivre : vingt-sept ans de silence officiel sur les circonstances de sa mort.

Pour comprendre pourquoi cet assassinat pèse encore autant, il faut revenir sur les quatre années qui l’ont précédé.

Qui était Thomas Sankara ?

Thomas Isidore Noël Sankara naît le 21 décembre 1949 à Yako, en Haute-Volta, alors colonie française. Il choisit la carrière militaire : il est formé au Prytanée militaire du Kadiogo, puis à l’École militaire interarmes de Yaoundé, au Cameroun, et à l’Académie militaire d’Antsirabe, à Madagascar. En 1976, il prend le commandement du Centre national d’entraînement commando (CNEC) de Pô, dans le sud du pays. Ce camp jouera un rôle décisif dans sa trajectoire.

Au début des années 1980, la Haute-Volta enchaîne les coups d’État. Sankara gagne une popularité certaine chez les jeunes officiers et dans la population urbaine, par son franc-parler et son mode de vie modeste. Le 10 janvier 1983, il devient Premier ministre du gouvernement de Jean-Baptiste Ouédraogo. L’expérience dure à peine quatre mois : le 17 mai 1983, il est limogé et placé en résidence surveillée. L’arrestation provoque des manifestations à Ouagadougou.

Le 4 août 1983, des commandos venus de Pô, menés par Blaise Compaoré, prennent le pouvoir. Thomas Sankara devient président du Conseil national de la révolution, donc chef de l’État. Il a 33 ans.

Quatre années qui ont changé un pays

Un nouveau nom : le Burkina Faso

Le 4 août 1984, un an jour pour jour après la prise de pouvoir, la Haute-Volta devient le Burkina Faso. Le nom associe deux langues nationales : « Burkina », en mooré, évoque l’intégrité et l’honneur ; « Faso », en dioula, la patrie. Le Burkina Faso se présente ainsi comme « le pays des hommes intègres ». Le drapeau et l’hymne national changent aussi. Le message est clair : rompre avec le nom hérité de la colonisation, qui ne désignait qu’un fleuve, et donner au pays une identité choisie par ses habitants.

La « vaccination commando » de 1984

C’est sans doute la réalisation la mieux documentée du régime. En 1983, selon les données de l’Unicef reprises par une étude universitaire, seuls 17 % des enfants burkinabè étaient vaccinés. Le pouvoir lance alors une campagne éclair, appelée localement la « vaccination commando ». Entre le 25 novembre et le 10 décembre 1984, en quinze jours, plus d’un million d’enfants sont vaccinés contre la rougeole, la fièvre jaune et la méningite. La couverture vaccinale passe de 17 % à 77 %. Les vaccins sont achetés sur le marché mondial grâce à des financements de l’Organisation mondiale de la santé, de l’Unicef et de plusieurs gouvernements ; sur le terrain, les Comités de défense de la révolution mobilisent les familles.

Trente-huit ans plus tard, une équipe de chercheurs (Richard Daramola, Md Shahadath Hossain, Harounan Kazianga et Karim Nchare, universités de l’Oklahoma, de Binghamton et African School of Economics) a mesuré les effets de cette campagne. Leurs conclusions, présentées en 2022 : la campagne a nettement réduit la mortalité des enfants, et les générations vaccinées ont plus souvent terminé l’école primaire. À l’âge adulte, elles ont davantage d’emplois et de meilleurs rendements agricoles.

Les femmes au cœur du discours

Thomas Sankara fait de l’émancipation des femmes une cause officielle de la révolution. Le régime combat l’excision, la dot, le lévirat et le mariage forcé, et tente de limiter la polygamie. En 1986, cinq des vingt-cinq ministres du gouvernement sont des femmes, une proportion rare à l’époque, en Afrique comme ailleurs. Les changements dans les lois et les pratiques prendront toutefois du temps : l’excision ne sera punie par le Code pénal burkinabè qu’à partir de 1996, neuf ans après sa mort.

Rigueur, environnement et production locale

Le président impose un train de vie modeste à l’État : les voitures de luxe des ministres sont remplacées par des modèles bon marché, et lui-même revendique un salaire et un patrimoine limités. Le régime crée un ministère de l’Environnement, mène des campagnes de plantation d’arbres et de lutte contre la coupe abusive du bois, dans un pays menacé par l’avancée du désert. Il encourage aussi la consommation de produits locaux, dont le célèbre « Faso Dan Fani », le pagne tissé au Burkina, porté par les fonctionnaires.

Une voix sur la scène mondiale

Deux discours ont fait sa réputation hors du Burkina. Le 4 octobre 1984, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, il parle au nom des peuples pauvres et dominés et dénonce l’ordre économique mondial. Le 29 juillet 1987, au sommet de l’Organisation de l’unité africaine à Addis-Abeba, il appelle les pays africains à refuser ensemble de rembourser la dette, en expliquant qu’un pays seul qui refuserait serait isolé, mais qu’un front commun serait plus fort. Moins de trois mois plus tard, il est assassiné. Ce rapprochement de dates nourrit, depuis, de nombreuses hypothèses.

Les zones d’ombre de la révolution

Raconter Sankara honnêtement, c’est aussi parler de ce qui a été reproché à son régime. Le pouvoir révolutionnaire n’est pas une démocratie : il n’y a pas d’élections, les partis sont interdits et la presse est contrôlée.

  • Les Comités de défense de la révolution (CDR) sont créés dans chaque quartier, chaque village et chaque service pour relayer la révolution. Ils ont joué un rôle dans les campagnes de santé et de travaux collectifs, mais ils ont aussi commis des abus et exercé une forte pression sur la population, au point que Sankara lui-même a fini par reconnaître publiquement leurs excès.
  • Les Tribunaux populaires de la révolution jugent publiquement d’anciens dirigeants et des fonctionnaires accusés de corruption. Ils sont populaires, mais ils ne respectent pas les garanties d’un procès ordinaire.
  • La répression : en juin 1984, sept personnes accusées de complot sont fusillées après une décision d’une cour martiale révolutionnaire. Des syndicats, notamment d’enseignants, entrent en conflit avec le pouvoir ; des grévistes sont licenciés.

Ces faits n’effacent pas les réalisations, mais ils expliquent pourquoi l’image de Sankara divise encore certains historiens : pour les uns, un réformateur sincère et intègre ; pour les autres, le dirigeant d’un régime autoritaire, même s’il était animé d’idéaux généreux.

1987 à 2014 : vingt-sept ans de silence

Après le 15 octobre 1987, Blaise Compaoré dirige le Burkina Faso pendant vingt-sept ans. Le sujet de la mort de Sankara reste quasiment tabou. Sa famille réclame la vérité, porte plainte, saisit des instances internationales, sans obtenir de procès. Les tombes du cimetière de Dagnoën deviennent un lieu de recueillement discret.

Tout change en octobre 2014. Lorsque Blaise Compaoré veut modifier la Constitution pour se représenter, une insurrection populaire éclate. Le 31 octobre 2014, il démissionne et part en exil en Côte d’Ivoire. Dans les rues, de nombreux manifestants brandissent le portrait de Thomas Sankara.

Le procès : ce que la justice a établi

La justice burkinabè rouvre le dossier. En mai 2015, un juge ordonne l’exhumation des corps enterrés à Dagnoën afin de les identifier. L’instruction dure plusieurs années.

Le procès s’ouvre le 11 octobre 2021 devant le tribunal militaire de Ouagadougou. Quatorze personnes sont accusées, dont Blaise Compaoré, jugé en son absence, et le général Gilbert Diendéré, ancien chef de la garde rapprochée de Compaoré. Les audiences sont brièvement interrompues par le coup d’État de janvier 2022.

Le verdict tombe le 6 avril 2022 :

  • Blaise Compaoré est condamné à la prison à perpétuité, par contumace, pour « attentat à la sûreté de l’État » et « complicité d’assassinat ».
  • Hyacinthe Kafando, ancien commandant de la garde de Compaoré, présenté comme le chef du commando, est condamné à perpétuité, par contumace, pour « assassinat » et « attentat à la sûreté de l’État ». Il est en fuite.
  • Gilbert Diendéré, présent à l’audience, est condamné à perpétuité pour « attentat à la sûreté de l’État » et « complicité d’assassinat ».
  • Huit autres accusés reçoivent des peines de trois à vingt ans de prison ; trois sont acquittés.

Le tribunal est allé au-delà des réquisitions du parquet militaire, qui avait demandé trente ans de prison contre Compaoré et Kafando, et vingt ans contre Diendéré. L’avocat de la famille Sankara, Me Prosper Farama, a parlé d’une « journée de justice » ; la défense a dénoncé un « simulacre de procès ». Un volet international de l’enquête, qui porte notamment sur un éventuel rôle étranger et sur des documents classés secrets en France, n’a pas été jugé.

En juillet 2022, Blaise Compaoré revient brièvement à Ouagadougou à l’invitation des autorités de transition. Dans une lettre lue à la télévision nationale, il demande pardon au peuple burkinabè et à la famille de Thomas Sankara. La famille juge cette démarche insuffisante tant que la peine n’est pas exécutée.

Le retour de la mémoire officielle

Depuis, Thomas Sankara est passé du statut de figure longtemps taboue à celui de héros officiel.

  • 23 février 2023 : les restes de Thomas Sankara et de ses douze compagnons sont réinhumés sur le site du Conseil de l’Entente, devenu Mémorial Thomas Sankara. La famille refuse de participer : elle souhaitait un autre lieu que celui de l’assassinat.
  • 4 octobre 2023 : un décret élève Thomas Sankara au rang de « héros de la Nation », en application d’une loi du 17 juin 2022 qui crée ce statut.
  • 17 mai 2025 : le mausolée Thomas Sankara est inauguré sur le site du Mémorial.
  • 15 octobre 2025 : pour le 38e anniversaire, une cérémonie nationale a lieu au Mémorial. Le gouvernement annonce un hommage militaire mensuel, le premier jeudi de chaque mois ; le premier a eu lieu le 6 novembre 2025.

Les dirigeants actuels du Burkina Faso se réclament régulièrement de son héritage. Cette appropriation politique est elle-même débattue : certains y voient une juste reconnaissance, d’autres un usage de son image au service d’un pouvoir militaire.

Pourquoi Sankara fascine-t-il encore ?

Thomas Sankara est mort il y a 39 ans, mais son portrait est partout : sur les tee-shirts, les murs des villes africaines, les réseaux sociaux. Plusieurs raisons l’expliquent.

  • La jeunesse : il arrive au pouvoir à 33 ans et meurt à 37 ans, sans avoir connu l’usure d’un long règne.
  • L’intégrité : son train de vie modeste contraste avec celui de nombreux dirigeants de son époque, et le nom même du pays rappelle cette exigence.
  • Des résultats mesurables, comme la campagne de vaccination de 1984, dont les effets sont encore visibles dans les études menées des décennies plus tard.
  • La parole : ses discours sur la dette, la dignité et l’autonomie de l’Afrique résonnent avec les débats d’aujourd’hui.
  • L’injustice de sa mort, restée impunie pendant trente-cinq ans, a fait de lui un symbole.

Comprendre Sankara, c’est garder les deux faces de son histoire : un dirigeant qui a obtenu des résultats rares en très peu de temps, et un régime qui a restreint les libertés. C’est cette complexité qui rend son histoire si actuelle.

Les dates clés

  • 21 décembre 1949 : naissance à Yako, en Haute-Volta.
  • 10 janvier 1983 : Premier ministre.
  • 17 mai 1983 : limogé et placé en résidence surveillée.
  • 4 août 1983 : prise de pouvoir ; président du Conseil national de la révolution.
  • 4 août 1984 : la Haute-Volta devient le Burkina Faso.
  • 4 octobre 1984 : discours à l’Assemblée générale des Nations unies.
  • 25 novembre au 10 décembre 1984 : « vaccination commando », plus d’un million d’enfants vaccinés.
  • 29 juillet 1987 : discours sur la dette à Addis-Abeba.
  • 15 octobre 1987 : assassinat au Conseil de l’Entente, avec douze compagnons.
  • 31 octobre 2014 : démission de Blaise Compaoré après l’insurrection populaire.
  • 11 octobre 2021 : ouverture du procès devant le tribunal militaire de Ouagadougou.
  • 6 avril 2022 : verdict, trois condamnations à perpétuité.
  • 23 février 2023 : réinhumation au Mémorial Thomas Sankara.
  • 4 octobre 2023 : « héros de la Nation ».
  • 17 mai 2025 : inauguration du mausolée.

Pour aller plus loin sur ServAfrica

Sources

  • Daramola R., Hossain M. S., Kazianga H., Nchare K., « The Lasting Effects of Early Childhood Interventions: The National Vaccination Commando Program in Burkina Faso », 12 novembre 2022, présenté au congrès de l’American Economic Association 2023 : aeaweb.org (consulté le 13 octobre 2026).
  • Verdict du procès du 6 avril 2022 : Burkina24, « Procès Sankara : Compaoré, Kafando et Diendéré condamnés à la prison à vie », burkina24.com ; Wakatsera, wakatsera.com (consultés le 13 octobre 2026).
  • Lettre de Blaise Compaoré à la famille Sankara, juillet 2022 : Al Jazeera, « Burkina ex-leader Compaore apologises to family of slain Sankara », 26 juillet 2022, aljazeera.com (consulté le 13 octobre 2026).
  • Réinhumation de février 2023 : Sidwaya, sidwaya.info ; position de la famille : Wakatsera, wakatsera.com (consultés le 13 octobre 2026).
  • « Héros de la Nation », décret du 4 octobre 2023 et loi n°005-2022/ALT du 17 juin 2022 : Burkina24, burkina24.com ; Africanews, 5 octobre 2023, africanews.com (consultés le 13 octobre 2026).
  • Mausolée et 38e anniversaire : Burkina24, 15 octobre 2025, burkina24.com ; Sidwaya, sidwaya.info (consultés le 13 octobre 2026).
  • Biographie, carrière, mesures du régime et répression : article « Thomas Sankara », Wikipédia en français, fr.wikipedia.org, et « 1987 Burkina Faso coup d’état », Wikipédia en anglais, en.wikipedia.org, avec leurs références (consultés le 13 octobre 2026).
  • Photo : Thomas Sankara en 1987, The Militant / Sam Manuel, domaine public aux États-Unis (œuvre publiée sans mention de droits d’auteur), Wikimedia Commons.

Article d’histoire rédigé par ServAfrica à partir des sources citées. Les faits judiciaires sont ceux du jugement du 6 avril 2022 ; le volet international de l’enquête n’a pas été jugé à ce jour.

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