Taytu Betul fut l’une des femmes les plus influentes de l’histoire africaine du XIXe siècle. Impératrice (étégé) de l’Empire éthiopien de 1889 à 1913 aux côtés de son époux Ménélik II, elle s’est imposée dans un univers politique réservé aux hommes et a pesé de tout son poids dans le refus de la colonisation italienne. Son parcours, marqué par plusieurs mariages, une ascension au sommet du pouvoir et une chute progressive après la mort de l’empereur, dessine le portrait d’une femme de caractère dont l’héritage reste disputé entre histoire et mémoire.
Origines et contexte
Taytu Betul naît vers 1851 à Semien, près du Tigray, dans le nord de l’Ethiopie. Elle descend d’une famille oromo influente du nord de l’Abyssinie, qui revendique des liens avec la dynastie salomonide et avec l’empereur du XVIIe siècle Susneyos. Son père, le ras Betul Haile Maryam, est gouverneur de Semien. Les informations sur sa mère restent floues : certains auteurs la présentent comme issue de la plèbe, voire esclave, d’autres comme une femme de grande importance, qualifiée de « grande dame de Gondar ».
Troisième d’une fratrie de quatre enfants parvenus tous à l’âge adulte, fait rare compte tenu de la forte mortalité infantile de l’époque, Taytu Betul reçoit une éducation religieuse poussée, comme la plupart des jeunes filles de la noblesse chrétienne locale. Elle étudie également l’amharique, le droit, les affaires internationales et la politique, un parcours peu courant pour une femme de son temps, en Afrique comme ailleurs. Elle est acclamée plus tard comme « la Lumière de l’Ethiopie ».
Le parcours
Taytu Betul est préparée au mariage très tôt : son premier mariage a lieu dès ses dix ans, avec un officier de l’empereur Téwodros II. Après l’emprisonnement de cet époux lors d’une campagne militaire, elle se remarie avec le dejazmach Taklé Guiorguis, dont elle se sépare pour épouser un homme plus riche et plus puissant. Ce nouveau mariage échoue après qu’elle a poussé son mari à se révolter contre Yohannes IV ; le complot découvert, elle doit accepter un mariage de moindre prestige avec un simple soldat. Suivent un mariage avec un sous-officier de Sahle Maryam, négus du Choa, puis avec l’officier Fitaorari Zekargatchou, beau-frère de Sahle Maryam, et enfin avec le ras Ouoldié, qui lui permet de rencontrer le négus.
Lorsque Taytu Betul rencontre Sahle Maryam, celui-ci vient de mettre fin à son mariage avec la princesse Altash, fille de Téwodros II, et s’éprend un temps de la courtisane Bafana. Taytu, célèbre pour ses doigts fins et son teint clair lié à son ascendance oromo, l’évince. Les deux se marient en avril 1883. Cette union réunit deux ambitions fortes et complémentaires : la famille de Taytu dispose d’un appui dans le nord, région d’origine des précédents empereurs, et apporte de vastes terres agricoles ainsi qu’un réseau d’échanges économiques ; Sahle Maryam, lui, venu du sud, gagne par ce mariage une légitimité locale et une lignée revendiquée jusqu’au roi Salomon et à la reine de Saba, condition jugée nécessaire selon le Kebra Nagast. En 1889, Sahle Maryam devient roi des rois d’Ethiopie sous le nom de Ménélik II, et Taytu Betul accède au rang d’impératrice.
Les combats et les actes marquants
Dès son accession au trône impérial, Taytu Betul s’implique fortement dans le refus du colonialisme européen, à l’heure où l’expansion coloniale s’étend sur tout le continent. Elle se distingue par sa réticence envers les Européens et pousse son époux à s’opposer aux empiétements de souveraineté des légations étrangères. Elle dirige la faction anti-européenne de la cour, s’opposant aux tentatives de collaboration de Ménélik II avec les puissances occidentales, et soutient une action armée contre les Italiens ainsi que le renvoi des Européens du territoire. Elle n’en reçoit pas moins ces derniers lors d’événements royaux, tout en restant méfiante ; la source rapporte qu’elle disait ne pas supporter leurs odeurs, mais reconnaissait un intérêt à la situation des femmes en Europe.
Ce radicalisme et les actions belliqueuses des Italiens conduisent Ménélik II à dénoncer, en 1893, le traité de Wuchale qu’il avait signé quatre ans plus tôt : les versions amharique et italienne du texte différaient sensiblement, la seconde faisant de son empire un protectorat italien. Le 1er mars 1896, les troupes éthiopiennes défont les Italiens à Adoua, dans le Tigray. Plusieurs sources évoquent la présence de Taytu Betul sur le champ de bataille, sans que la question soit tranchée. Cette victoire offre au couple impérial une légitimité incontestée et fait de l’Ethiopie, aux yeux des Européens, un Etat africain moderne exempté du « devoir de colonisation ».
Bien qu’elle ne porte pas le titre de régente et ne dispose théoriquement d’aucun droit politique en tant qu’étégé, Taytu Betul pèse durablement sur les décisions de Ménélik II. Le médecin Paul Merab, proche du couple impérial, la décrit ainsi : « L’impératrice est forte intelligente, fort éveillée sur les choses de l’Europe […], elle prend part à toutes les affaires du pays : les questions internationales l’intéressent au plus haut point. […] Taitou a toujours été la conseillère écoutée de son mari. Ménélik ne donnait pas une signature sans la consulter. » Il ajoute, en 1907, qu’elle n’a cessé, depuis dix-huit ans qu’elle siège sur le trône, de se montrer « femme de tête et femme d’action ».
Son influence se mesure aussi aux nominations aux charges importantes du gouvernement, où sa famille est largement privilégiée, ce qui lui vaut l’inimitié d’une partie de la noblesse, en particulier choane. Elle dirige par ailleurs la cour avec une politique essentiellement nationale et s’investit dans la vie de la capitale Addis-Abeba, nouvellement fondée par le couple impérial, qu’elle contribue à faire devenir un lieu de justice et de largesses royales. Elle favorise également le théâtre, qu’elle considère comme un espace essentiel de représentation du pouvoir impérial, et aide son époux à déjouer plusieurs complots fomentés par ses rivaux.
Ce qu’en disent les historiens
Faute d’archives et de témoignages précis, le rôle exact de Taytu Betul dans la lutte contre les complots visant Ménélik II demeure difficile à établir. Ses agissements suscitent de nombreuses accusations et rumeurs, venues en partie des légations étrangères et d’une partie du peuple éthiopien, qui la jugent dure et avare : Taytu Betul est, selon la source, aussi mal aimée que Ménélik II est aimé.
Lorsque l’empereur tombe malade, ces rumeurs s’amplifient, laissant entendre qu’elle souhaiterait sa mort. Paul Merab écrit alors qu’elle est « littéralement la maîtresse du pays sur politique extérieure aussi bien qu’intérieure ». Ces accusations sont toutefois jugées infondées et contredites par d’autres témoignages. Après la mort de Ménélik II, Taytu Betul se retire au palais royal d’Entoto. Son petit-fils Lidj Iyassou, qui avait succédé à l’empereur, est déposé en septembre 1916, la noblesse et l’Eglise n’acceptant pas qu’un musulman dirige le pays ; Zewditou, fille de Ménélik II issue d’une autre union, lui succède. Apprenant la nouvelle, Taytu aurait déclaré, selon la source : « Alors ils ont couronné une femme et ce n’est pas moi. Ce n’est pas moi. » Ce propos, rapporté sans certitude absolue, est interprété comme la confirmation des rumeurs selon lesquelles elle aurait elle-même aspiré au titre de « reine des rois ».
L’historienne américaine Chris Prouty conteste la lecture, longtemps dominante en Europe, d’une impératrice autoritaire et xénophobe. Selon elle, la méfiance de Taytu Betul envers les Européens était raisonnable, dans un contexte où le continent africain était progressivement colonisé. C’est en partie cette méfiance qui a contribué à faire de l’Ethiopie, après Adoua, la seule nation africaine ayant remporté une guerre de colonisation.
Héritage et mémoire
La nouvelle impératrice Zewditou témoigne du respect qu’elle porte à Taytu Betul : elle l’invite à la rejoindre à Addis-Abeba, invitation que Taytu refuse, mais Zewditou se déplace tout de même jusqu’à Entoto pour lui rendre hommage. Peu après, Taytu demande à retourner à Gondar pour y finir ses jours, une volonté qui lui est refusée. Elle meurt trois mois plus tard, le 11 février 1918. Des funérailles de trois jours sont organisées en grande pompe par Zewditou pour célébrer sa mémoire. Taytu Betul est enterrée aux côtés de Ménélik II au monastère Taeka Negest Ba’eta Le Mariam, à Addis-Abeba.
L’Ethiopie intègre la Société des Nations dans l’entre-deux-guerres, avant d’être envahie par l’Italie de Benito Mussolini sans réaction de la communauté internationale. Aux Etats-Unis, la victoire éthiopienne face aux puissances coloniales européennes est célébrée par le mouvement de la Harlem Renaissance, notamment en 1910 par l’artiste Meta Vaux Warrick Fuller à travers sa sculpture Ethiopia Awakening. De nos jours encore, le nom de Taytu Betul reste connu en Italie, où plusieurs expressions populaires y font référence, trace durable de l’affrontement d’Adoua.
Ce qu’il faut retenir de Taytu Betul
Taytu Betul demeure une figure marquante de l’histoire éthiopienne et africaine : une femme qui, à force de mariages successifs puis d’une union stratégique avec Ménélik II, a su s’imposer au sommet d’un pouvoir réservé aux hommes, peser sur le refus de la colonisation italienne et contribuer à la victoire d’Adoua, avant d’être écartée progressivement du pouvoir et de finir ses jours dans une forme de retrait imposé. Son parcours illustre à la fois les marges de manoeuvre qu’une femme de pouvoir pouvait conquérir dans l’Ethiopie du XIXe siècle et les limites que son entourage lui a finalement imposées.
Repères
- Vers 1851 : naissance de Taytu Betul à Semien, près du Tigray.
- Avril 1883 : mariage avec Sahle Maryam, futur Ménélik II.
- 1889 : Sahle Maryam devient empereur sous le nom de Ménélik II ; Taytu Betul devient impératrice (étégé).
- 1893 : dénonciation par Ménélik II du traité de Wuchale.
- 1er mars 1896 : victoire éthiopienne sur les Italiens à la bataille d’Adoua.
- Septembre 1916 : déposition de Lidj Iyassou, petit-fils de Taytu Betul ; Zewditou lui succède.
- 11 février 1918 : mort de Taytu Betul au palais d’Entoto.
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Sources
- Wikipédia, Taytu Betul
- Paul Merab, cité par Wikipédia
- Chris Prouty, historienne, citée par Wikipédia
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