
Reine Nzinga, la résistante du Ndongo et du Matamba face aux Portugais
Reine Nzinga demeure l’une des figures les plus marquantes de l’histoire de l’Afrique centrale. Souveraine du royaume de Ndongo puis du royaume de Matamba, dans l’actuel Angola, elle a mené pendant des décennies un combat politique et militaire contre l’expansion coloniale portugaise. Diplomate hors pair, stratège et négociatrice redoutée, elle est aujourd’hui considérée en Angola comme un symbole national et, plus largement, comme un modèle de gouvernance féminine dans l’histoire africaine.
Origines et contexte
Selon les sources, Nzinga serait née vers 1581, voire vers 1583, soit environ sept ans après la première expédition militaire portugaise sur les côtes de l’Angola. Elle naît dans l’entourage de son père, le Ngola Kiluanji, souverain du royaume de Ndongo, et de la reine Kangela. Le couple royal a également trois autres enfants : un fils, Mbandi, et deux filles, Kifunji et Mukambu. Issue de l’ethnie mbundu, elle reçoit le nom de Njinga parce qu’elle serait née avec le cordon ombilical enroulé autour du cou, « kujinga » signifiant « tordre » ou « enrouler » en kikongo comme en kimbundu. La tradition veut qu’une femme sage ait alors prédit à sa mère que l’enfant deviendrait un jour reine.
Son enfance se déroule dans la proximité directe du pouvoir : elle assiste son père lorsqu’il gouverne et l’accompagne même lors de ses campagnes militaires. Ce contexte façonne très tôt sa connaissance des affaires politiques et guerrières du royaume.
Son ascension s’inscrit dans une période de bouleversements profonds. Depuis l’Union ibérique de 1580, qui place le Portugal sous contrôle espagnol, l’Espagne augmente fortement ses importations d’esclaves africains, en particulier pour alimenter les mines d’argent du Potosí. L’année 1617 marque un tournant dans la conquête de l’Angola, avec la fondation d’un port destiné à devenir l’un des plus importants de la traite négrière et l’arrivée du gouverneur Luis Mendes de Vasconcellos, qui défend l’idée que la traite, essentielle aux finances royales portugaises, nécessite l’envoi d’une armée plus importante. Son action militaire vise alors directement à obtenir le plus d’esclaves possible, par tous les moyens, recourant notamment aux mercenaires imbangala, un groupe connu pour ses raids violents. Cette politique provoque des protestations, notamment du roi Alvare III du Kongo auprès du pape, qui aboutissent en 1618 à une condamnation officielle du recours aux supplétifs imbangala. C’est dans ce climat de guerre et de déportations massives que le frère de Nzinga, devenu Ngola Mbande en 1617, doit faire face à la pression portugaise.
Le parcours
La première mention de Nzinga dans les archives européennes date de 1622. Son frère, le Ngola Mbande, cherche alors à obtenir le retrait d’une forteresse portugaise bâtie sur ses terres, la restitution de sujets tenus captifs et la fin des raids menés par les mercenaires imbangala au service des Portugais. Pour porter ces revendications, il envoie sa sœur négocier à Luanda avec le gouverneur portugais João Correia de Sousa.
Cette ambassade reste célèbre pour un épisode souvent rapporté : lors de la rencontre, Nzinga refuse de s’asseoir par terre face au représentant portugais installé sur un trône. Selon une tradition, le gouverneur ne lui proposant aucun siège, elle aurait ordonné à l’une de ses servantes de se mettre à quatre pattes afin de s’asseoir sur son dos, refusant ainsi tout abaissement protocolaire. Les négociations aboutissent à un accord : le gouverneur accepte en apparence les demandes du Ndongo et signe un traité de paix, même si les historiens divergent sur la question de savoir si Nzinga a, à cette occasion, accepté un statut de vassalité envers le Portugal.
C’est également à cette période que Nzinga se convertit au christianisme, probablement pour consolider le traité de paix, et adopte le nom de Dona Ana de Sousa, en hommage à l’épouse du gouverneur, qui devient sa marraine.
Le Portugal, cependant, n’honore pas sa part de l’accord : la forteresse d’Ambaca n’est pas rendue, les sujets du Ndongo ne sont pas restitués et les raids des mercenaires imbangala ne cessent pas. Cet échec pousse le frère de Nzinga au suicide, convaincu de ne jamais pouvoir récupérer ce qu’il avait perdu. Des rumeurs accusent alors Nzinga de l’avoir empoisonné, rumeurs reprises par les autorités portugaises pour refuser de la reconnaître comme sa légitime successeure.
Les combats et les actes marquants
À la mort de son frère, Nzinga assure d’abord la régence de son neveu, Kaza, alors confié à la garde des Imbangala. Elle envoie des émissaires le chercher, avant de le faire assassiner, puis endosse directement le pouvoir au Ndongo.
Face à l’opposition de certains à un leadership féminin, notamment de sa rivale à la cour, Hari, qui choisit de prêter allégeance aux Portugais, Nzinga travaille à construire une alliance anti-portugaise élargie, associant le royaume du Kongo et les Provinces-Unies néerlandaises. En 1622, elle adresse une lettre à la république des Provinces-Unies pour proposer une alliance militaire contre les Portugais, une démarche peu documentée dans les sources portugaises mais attestée par la correspondance entre les Kongolais et leurs alliés hollandais.
La région traverse alors une période de conflits intenses : en décembre 1622, l’Angola remporte la bataille de Mbumbi contre le royaume du Kongo, avant que ce dernier n’expulse les troupes portugaises en janvier 1623 lors de la bataille de Mbanda Kasi. Des émeutes anti-portugaises éclatent dans tout le Kongo. Dans ce contexte régional de rapports de force mouvants, Nzinga poursuit sa stratégie d’alliances tout en consolidant son propre pouvoir.
En 1631, elle franchit une étape décisive en déposant la reine Mwongo Matamba et en s’emparant de son trône, déplaçant à cette occasion la capitale de son royaume vers le Matamba. Ce geste marque le début d’un second règne, dans un territoire qui devient la base de sa résistance durable face aux visées portugaises sur la région.
Ce qu’en disent les historiens
L’historienne américaine Linda Heywood, dans un ouvrage paru en 2016, a retracé la manière dont le règne de Nzinga s’est d’abord inscrit dans la mémoire populaire avant de devenir, dans les récits nationaux postérieurs à la colonisation, une icône de la lutte anticoloniale. Les historiens s’accordent sur plusieurs faits établis : l’ambassade de Nzinga à Luanda en 1622, sa conversion au christianisme sous le nom d’Ana de Sousa, sa prise de pouvoir au Ndongo après la mort de son frère en 1624, puis sa conquête du Matamba en 1631.
Certains points restent toutefois débattus, notamment la nature exacte de l’accord signé en 1622 avec le gouverneur portugais : s’agissait-il d’un traité entre égaux ou d’une reconnaissance, même partielle, d’un statut de vassalité ? Les sources portugaises et les traditions mbundu ne convergent pas totalement sur ce point. De même, les circonstances précises de la mort du frère de Nzinga, entre suicide et accusations d’empoisonnement relayées par les autorités coloniales, relèvent davantage de rumeurs contemporaines que de faits établis avec certitude.
Le contexte économique de la traite négrière, en particulier les besoins en main-d’œuvre pour les mines d’argent du Potosí et les plantations de sucre du Brésil, est quant à lui documenté de façon précise par les historiens, qui soulignent l’ampleur du mouvement d’esclaves organisé depuis Luanda au cours des années 1610 et 1620.
Héritage et mémoire
Nzinga meurt le 17 décembre 1663. Son long combat contre les Portugais, mené tour à tour par les armes, la diplomatie et les alliances régionales, en a fait une figure durable de la résistance africaine face à la colonisation. En Angola, elle est aujourd’hui considérée comme un symbole national, et sa mémoire continue d’alimenter la création contemporaine : le film biographique Njinga, Rainha de Angola, sorti en 2013, ainsi que la série documentaire Njinga diffusée sur Netflix, témoignent de la permanence de son influence culturelle.
Au-delà de l’Angola, Nzinga est aussi reconnue comme un modèle de gouvernance féminine dans l’histoire africaine précoloniale, pour sa capacité à conjuguer sens politique, maîtrise des enjeux commerciaux et religieux, et ténacité face à une puissance coloniale cherchant à imposer son contrôle sur la région.
Repères
- Vers 1581, selon certaines sources vers 1583 : naissance de Nzinga dans le royaume de Ndongo.
- 1617 : son frère devient Ngola Mbande, souverain du Ndongo, dans un contexte de forte pression portugaise.
- 1621-1622 : Nzinga est envoyée en ambassade à Luanda pour négocier avec le gouverneur portugais João Correia de Sousa.
- 1622 : signature d’un traité de paix ; conversion de Nzinga au christianisme sous le nom de Dona Ana de Sousa.
- 1624 : mort de son frère ; Nzinga assure la régence de son neveu puis prend le pouvoir au Ndongo.
- 1631 : elle dépose la reine Mwongo Matamba et s’empare du royaume du Matamba, y déplaçant sa capitale.
- 17 décembre 1663 : mort de la reine Nzinga.
La trajectoire de la reine Nzinga rappelle combien l’histoire précoloniale africaine a produit des figures de pouvoir et de résistance d’une grande complexité politique. Pour continuer à explorer les grandes figures et les destinations qui façonnent l’histoire du continent, rendez-vous sur servafrica.fr.
Sources
ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance.