Mouammar Kadhafi est tué le 20 octobre 2011 près de Syrte, sa ville natale, quelques heures après sa capture par des combattants du Conseil national de transition. Il avait dirigé la Libye pendant 42 ans. Quinze ans plus tard, les circonstances exactes de sa mort n’ont jamais été jugées, et la Libye n’a toujours pas retrouvé un pouvoir unifié. Retour sur un règne hors norme, sa fin brutale et ce qu’elle a laissé.
Le matin du 20 octobre 2011, à Syrte
Depuis la chute de Tripoli aux mains des insurgés, en août 2011, Mouammar Kadhafi se cache à Syrte, sur la côte, entre Tripoli et Benghazi. La ville est assiégée depuis des semaines par les forces du Conseil national de transition (CNT), l’autorité formée par les opposants. Au matin du 20 octobre, alors que le dernier quartier tenu par ses fidèles tombe, il tente de s’enfuir avec un convoi de plusieurs dizaines de véhicules, accompagné de son fils Mouatassim, de son ancien ministre de la Défense Abou Bakr Younès Jaber et de membres de sa garde.
Le convoi est repéré par un avion de reconnaissance et frappé par l’OTAN, qui intervient en Libye depuis mars 2011 sur mandat du Conseil de sécurité de l’ONU : un drone américain tire le premier, des avions français poursuivent. L’OTAN a affirmé ne pas savoir, au moment de la frappe, que Kadhafi se trouvait dans le convoi. Des dizaines de combattants loyalistes sont tués.
Les survivants se réfugient dans une maison, puis dans des canalisations d’évacuation sous une route. Selon un rapport de la commission d’enquête des Nations unies publié en mars 2012, Kadhafi est blessé par les éclats d’une grenade lancée par l’un de ses propres gardes, qui rebondit contre un mur. Ses hommes agitent un turban blanc pour se rendre.
Une capture filmée, une mort jamais jugée
Mouammar Kadhafi est capturé vivant par des combattants venus de Misrata. Plusieurs vidéos tournées sur place, largement diffusées, le montrent blessé, frappé et humilié par ses gardiens, puis mort, avec des blessures par balle. Le Premier ministre du CNT, Mahmoud Jibril, parle d’abord d’une balle reçue lors d’un échange de tirs pendant son transfert ; d’autres responsables reconnaissent qu’il a été battu puis tué après sa capture. Son fils Mouatassim, filmé vivant après son arrestation, est lui aussi retrouvé mort le même jour.
Le corps de Kadhafi est transporté à Misrata, où il est exposé plusieurs jours dans une chambre froide, à la vue du public, jusqu’au 24 octobre. Aucune autopsie indépendante n’est menée, malgré les demandes d’Amnesty International et de Human Rights Watch. Le 25 octobre 2011, le CNT annonce que Kadhafi, son fils et Abou Bakr Younès Jaber ont été enterrés à l’aube dans un lieu tenu secret du désert. Le 23 octobre, à Benghazi, le CNT avait proclamé la « libération » du pays.
La Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, la Sud-Africaine Navi Pillay, demande une enquête complète. Le CNT promet d’en ouvrir une. Un an plus tard, en octobre 2012, Human Rights Watch publie le rapport « Death of a Dictator ». L’organisation estime que les combattants anti-Kadhafi ont capturé vivants environ 150 membres du convoi ; au moins 53 d’entre eux, et peut-être 66, sont retrouvés morts le lendemain à l’hôtel Mahari de Syrte, apparemment exécutés. À ce jour, aucun procès n’a établi les responsabilités dans la mort de Mouammar Kadhafi ou de ses compagnons.
Mouammar Kadhafi, du désert au pouvoir
Mouammar Kadhafi naît vers 1942, à une date exacte inconnue, près de Qasr Abu Hadi, dans le désert proche de Syrte, alors que la Libye est une colonie italienne. Sa famille, bédouine, appartient à une petite tribu, les Qadhadhfa. Il devient nationaliste arabe au lycée à Sebha, admirateur du président égyptien Nasser, puis entre à l’Académie militaire royale de Benghazi. Il y fonde un groupe clandestin, le mouvement des Officiers libres.
Le 1er septembre 1969, à 27 ans environ, il renverse sans effusion de sang le roi Idriss Ier, alors en voyage à l’étranger. La monarchie, alliée de l’Occident, était devenue impopulaire, accusée de corruption alors que le pays commençait à tirer d’immenses revenus du pétrole. Kadhafi prend la tête du Conseil de commandement de la révolution et proclame la République arabe libyenne.
Le pétrole, le Livre vert et la Jamahiriya
Le nouveau pouvoir expulse la population italienne en 1970, fait évacuer les bases militaires occidentales et nationalise l’industrie pétrolière. Les revenus du pétrole financent l’armée, mais aussi des programmes sociaux : logement, santé, écoles et universités. La scolarité obligatoire passe de six à neuf ans et des programmes d’alphabétisation des adultes sont lancés.
À partir de 1973, Kadhafi expose sa « troisième théorie universelle », ni capitaliste ni communiste, dans son Livre vert. Le 2 mars 1977, la Libye devient la « Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste », un « État des masses » censé être gouverné directement par des congrès populaires. Dans les faits, Kadhafi, qui ne porte plus de titre officiel que celui de « Guide de la révolution », garde la main sur l’armée et sur les comités révolutionnaires chargés de surveiller et de réprimer toute opposition. Les partis sont interdits.
Les zones d’ombre : répression et attentats
Le régime pourchasse ses opposants, y compris à l’étranger. Le drame le plus documenté est celui de la prison d’Abou Salim, à Tripoli : en juin 1996, après une mutinerie, des détenus sont tués en masse. Les autorités nient longtemps les faits ; selon des estimations reprises par Human Rights Watch, environ 1 200 prisonniers ont été tués. En avril 2004, Kadhafi reconnaît publiquement que des tueries ont eu lieu.
La Libye soutient aussi des groupes armés étrangers et se trouve mise en cause dans deux attentats contre des avions de ligne. Le 21 décembre 1988, le vol Pan Am 103 explose au-dessus de Lockerbie, en Écosse : 270 morts, dont 11 au sol. Le 19 septembre 1989, le vol UTA 772 explose au-dessus du désert du Ténéré, au Niger : 170 morts. Un agent libyen, Abdelbaset al-Megrahi, est condamné pour Lockerbie en 2001 par un tribunal écossais siégeant aux Pays-Bas. En 2003, la Libye verse 2,7 milliards de dollars aux familles des victimes de Lockerbie, condition posée à la levée des sanctions de l’ONU, tout en continuant à nier son rôle. La même année, elle renonce à ses programmes d’armes chimiques et nucléaires. Le pays sort de son isolement.
Le pouvoir s’engage aussi dans des guerres de voisinage : avec l’Égypte en 1977, et surtout au Tchad, où la Libye occupe la bande d’Aouzou à partir de 1973 avant d’être défaite en 1987.
Le tournant africain
Déçu par ses voisins arabes, Kadhafi se tourne vers l’Afrique à la fin des années 1990. En juillet 1999, au sommet de l’Organisation de l’unité africaine à Alger, il plaide pour une intégration politique et économique du continent et pour des « États-Unis d’Afrique ». Il est l’un des artisans de l’Union africaine, lancée en juillet 2002 pour remplacer l’OUA. Il en préside l’assemblée du 2 février 2009 au 31 janvier 2010. En 2008, des chefs traditionnels africains le proclament « roi des rois » d’Afrique.
Cette politique a deux visages. Les investissements libyens se multiplient sur le continent, et une partie de l’opinion africaine voit en lui un dirigeant qui tient tête à l’Occident. Mais la Libye est aussi un pays de passage pour les migrants africains vers l’Europe : en 2010, l’Union européenne verse à la Libye plus de 50 millions d’euros pour freiner ces départs, et Kadhafi lui-même agite la crainte d’une « Europe noire ». En 2008, l’Italie de Silvio Berlusconi s’engage à verser 5 milliards de dollars au titre de la colonisation, en échange d’une coopération contre l’immigration.
Février 2011 : le soulèvement
Dans le sillage des révolutions de Tunisie et d’Égypte, des manifestations éclatent dans l’est de la Libye le 17 février 2011, contre la corruption, le chômage et l’arbitraire. La répression fait des centaines de morts. En quelques jours, Benghazi, Al-Bayda, Tobrouk et Misrata passent aux mains des insurgés, qui forment le Conseil national de transition à Benghazi.
Le 26 février 2011, la résolution 1970 du Conseil de sécurité de l’ONU impose des sanctions et saisit la Cour pénale internationale. Le 17 mars, la résolution 1973 autorise une zone d’exclusion aérienne et « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les civils, tout en excluant une occupation étrangère. Les frappes aériennes commencent le 19 mars ; l’OTAN prend ensuite le commandement des opérations. Le 27 juin 2011, la Cour pénale internationale délivre un mandat d’arrêt contre Mouammar Kadhafi, son fils Saïf al-Islam et son chef des renseignements Abdallah Senoussi, pour crimes contre l’humanité. En août, Tripoli tombe.
L’intervention est contestée : plusieurs gouvernements, y compris certains qui avaient condamné la répression, y voient une entreprise des puissances occidentales pour obtenir un changement de régime et contrôler les ressources du pays.
Mouammar Kadhafi, quinze ans après : une Libye divisée
La mort de Kadhafi n’a pas ouvert la voie à la stabilité. Les milices issues de la révolution ne désarment pas. En 2014, une deuxième guerre civile éclate entre deux camps rivaux, l’un installé à Tripoli, l’autre dans l’Est, autour du Parlement de Tobrouk et des forces du maréchal Khalifa Haftar. Des groupes armés, dont l’organisation État islamique, profitent du chaos. Un cessez-le-feu est signé le 23 octobre 2020 sous l’égide de l’ONU, puis un gouvernement d’unité est formé le 10 mars 2021. L’élection présidentielle prévue le 24 décembre 2021 n’a pas eu lieu, et le pays reste partagé entre des autorités rivales.
La mémoire de Kadhafi reste profondément divisée. Pour ses partisans, il a apporté à la Libye un niveau de vie inédit grâce au pétrole et défendu l’unité africaine. Pour ses victimes et ses opposants, il a dirigé pendant quatre décennies une dictature qui a emprisonné, torturé et tué. Les deux mémoires coexistent, en Libye comme dans le reste de l’Afrique.
Les dates clés
- Vers 1942 : naissance près de Qasr Abu Hadi, dans la région de Syrte.
- 1er septembre 1969 : coup d’État contre le roi Idriss Ier.
- 1970 : expulsion des Italiens, départ des bases militaires occidentales.
- 1973 : début de la « révolution populaire » ; le Livre vert.
- 2 mars 1977 : proclamation de la Jamahiriya.
- 21 décembre 1988 : attentat de Lockerbie (270 morts).
- 19 septembre 1989 : attentat contre le vol UTA 772 au Niger (170 morts).
- Juin 1996 : tuerie de la prison d’Abou Salim.
- Juillet 2002 : lancement de l’Union africaine.
- 2003 : indemnisation des familles de Lockerbie, abandon des armes de destruction massive.
- 2 février 2009 : président de l’assemblée de l’Union africaine.
- 17 février 2011 : début du soulèvement.
- 17 mars 2011 : résolution 1973 du Conseil de sécurité.
- 27 juin 2011 : mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale.
- Août 2011 : chute de Tripoli.
- 20 octobre 2011 : capture et mort près de Syrte.
- 23 octobre 2011 : le CNT proclame la « libération » de la Libye.
- 2014 : début de la deuxième guerre civile.
- 23 octobre 2020 : cessez-le-feu sous l’égide de l’ONU.
Pour aller plus loin sur ServAfrica
- La fiche pays Libye
- Vivre en Libye : le guide pratique
- Vigilance : les conseils aux voyageurs et les risques par pays
- Archives africaines : les grandes figures et les grandes dates
Sources
- Human Rights Watch, « Death of a Dictator: Bloody Vengeance in Sirte », 16 octobre 2012 : hrw.org (consulté le 14 octobre 2026).
- Human Rights Watch, « Libya: June 1996 Killings at Abu Salim Prison », 27 juin 2006 : hrw.org (consulté le 14 octobre 2026).
- Conseil de sécurité des Nations unies, résolutions 1970 (26 février 2011) et 1973 (17 mars 2011) : S/RES/1970 et S/RES/1973 (consulté le 14 octobre 2026).
- Attentat de Lockerbie et procès : article « Pan Am Flight 103 », Wikipédia en anglais : en.wikipedia.org (consulté le 14 octobre 2026).
- Déroulé du 20 octobre 2011, rapport de la commission d’enquête de l’ONU (mars 2012), exposition et inhumation du corps : article « Killing of Muammar Gaddafi », Wikipédia en anglais : en.wikipedia.org (consulté le 14 octobre 2026).
- Biographie, régime, attentats, politique africaine et soulèvement de 2011 : article « Muammar Gaddafi », Wikipédia en anglais : en.wikipedia.org (consulté le 14 octobre 2026).
- Deuxième guerre civile, cessez-le-feu de 2020 et gouvernement d’unité : article « Libyan civil war (2014–2020) », Wikipédia en anglais : en.wikipedia.org ; Al Jazeera, « UN says Libya sides reach ‘permanent ceasefire’ deal », 23 octobre 2020 : aljazeera.com (consultés le 14 octobre 2026).
- Photo : Mouammar Kadhafi au 12e sommet de l’Union africaine, Addis-Abeba, 2 février 2009, photo de la marine des États-Unis (Jesse B. Awalt), domaine public, via Wikimedia Commons.
Article d’histoire rédigé par ServAfrica à partir des sources citées. Les circonstances de la mort de Mouammar Kadhafi n’ont fait l’objet d’aucun jugement ; les faits rapportés sont ceux établis par les enquêtes de l’ONU et de Human Rights Watch.
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