Mo Ibrahim, homme d’affaires soudano-britannique de 80 ans, a dressé samedi un constat alarmant sur l’état de la gouvernance en Afrique. À l’occasion de la publication du nouvel indice de gouvernance élaboré par sa fondation, il a affirmé que la démocratie et les droits fondamentaux reculent sur le continent, où des dirigeants s’inspirent désormais d’« hommes forts » émergeant ailleurs dans le monde. Ce diagnostic, tiré de l’un des outils de mesure les plus suivis consacrés au continent, invite à regarder de près l’évolution politique de plusieurs grands pays africains.
Mo Ibrahim, de la fortune dans les télécommunications à la défense de la bonne gouvernance
Avant de devenir une figure incontournable du débat sur la gouvernance en Afrique, Mo Ibrahim a fait fortune dans le secteur des télécommunications. C’est cette réussite entrepreneuriale qui l’a conduit, par la suite, à créer sa fondation, aujourd’hui connue pour l’indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique, plus souvent désigné par son acronyme IIAG. Cet outil, actualisé régulièrement, sert de référence à de nombreux observateurs, chercheurs et décideurs qui suivent l’évolution politique et institutionnelle du continent.
La publication de la nouvelle édition de l’indice, samedi, a été l’occasion pour Mo Ibrahim de livrer une analyse sans détour sur la trajectoire démocratique de l’Afrique. Son constat ne se limite pas à un simple classement de pays : il s’inscrit dans une réflexion plus large sur les tendances politiques mondiales et leur répercussion sur le continent.
Un indice de gouvernance fondé sur plus de 80 indicateurs
L’indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique repose sur plus de 80 indicateurs, ce qui en fait l’un des outils de mesure les plus complets disponibles sur le sujet. Selon les résultats dévoilés, 30 pays africains ont enregistré une amélioration de leur gouvernance, tandis que 23 ont connu une dégradation. Un seul pays voit son score rester inchangé sur la période étudiée.
Ce panorama contrasté illustre la diversité des trajectoires nationales sur le continent : certains États progressent, d’autres reculent, parfois de manière marquée. C’est précisément cette hétérogénéité que Mo Ibrahim invite à analyser avec attention, plutôt que de se contenter d’un jugement global sur l’Afrique.
Des progrès économiques, mais une dégradation de la sécurité et des droits
Le rapport salue des progrès généraux dans les opportunités économiques et le développement humain au cours de la dernière décennie. Cette dimension positive mérite d’être soulignée, car elle témoigne d’avancées concrètes dans plusieurs domaines qui touchent directement la vie quotidienne des populations.
Mais ce même rapport déplore, dans le même temps, une dégradation marquée de la sécurité, des droits humains et de la participation citoyenne. Cette tension entre des indicateurs économiques encourageants et des indicateurs politiques et sécuritaires en recul constitue l’un des enseignements centraux de cette nouvelle édition de l’IIAG. Elle rappelle que le développement économique ne garantit pas, à lui seul, le renforcement des libertés publiques ou de l’État de droit.
Le document pointe une détérioration de la gouvernance dans plusieurs grands pays du continent, dont le Nigeria, la République démocratique du Congo et l’Afrique du Sud. Ces trois pays figurent parmi les économies les plus importantes du continent, ce qui donne un poids particulier à ce constat : il ne s’agit pas de petits États périphériques, mais de nations qui pèsent lourdement dans les équilibres régionaux et continentaux.
Sept pays en déclin accéléré et le poids des coups d’État
Au-delà de la tendance générale, l’indice identifie sept pays où la situation décline à un rythme particulièrement accéléré : le Burkina Faso, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Mozambique, le Niger, le Soudan et la Tunisie. Fait notable souligné par le rapport : six de ces sept États ont traversé un coup d’État au cours de la décennie écoulée.
Ce lien entre instabilité institutionnelle et effondrement des indicateurs de gouvernance confirme un phénomène observé depuis plusieurs années en Afrique de l’Ouest et au Sahel notamment : les ruptures constitutionnelles s’accompagnent souvent d’un recul durable des droits et libertés, bien au-delà de la seule période de transition politique.
Mo Ibrahim : « C’est une époque étrange »
Pour expliquer ce recul, Mo Ibrahim ne se limite pas à une analyse interne au continent africain. Il relie ce phénomène à un mouvement plus large de recul de la démocratie libérale à l’échelle planétaire. « C’est une époque étrange », a déclaré le milliardaire samedi, lors de la présentation de l’indice.
Cette formulation, volontairement sobre, traduit l’inquiétude d’un homme qui observe depuis des années l’évolution des institutions africaines et qui constate désormais que les dynamiques mondiales pèsent directement sur les trajectoires nationales du continent. Selon lui, certains dirigeants africains puisent leur inspiration dans l’exemple d’« hommes forts » apparus ailleurs dans le monde, ce qui contribuerait à fragiliser davantage les contre-pouvoirs et les libertés publiques.
La diplomatie transactionnelle de Trump et le retrait de l’USAID pointés du doigt
Mo Ibrahim dénonce également les conséquences de la diplomatie transactionnelle menée par Donald Trump et le démantèlement de l’agence USAID. Ce retrait a entraîné, selon l’analyse rapportée, la suppression de milliards de dollars d’aide destinée aux pays africains.
Cette réduction brutale de l’aide internationale n’est pas un détail technique : pour de nombreux pays du continent, les financements liés à la santé, à l’éducation, à la gouvernance locale ou à la société civile dépendaient en partie de ces programmes. Leur suppression soudaine prive certains gouvernements et organisations locales de ressources sur lesquelles ils comptaient pour mener des politiques publiques ou soutenir des initiatives citoyennes. Mo Ibrahim situe ainsi le recul démocratique africain dans un contexte international plus large, marqué par le retrait progressif de certains partenaires traditionnels du continent.
L’espoir placé dans la jeunesse africaine
Face à ces bouleversements, le fondateur de l’indice appelle le continent à regarder la réalité en face et à compter sur ses propres forces. Il ne s’agit pas, dans son propos, d’un simple appel moral : c’est une invitation à repenser les leviers internes de développement et de gouvernance, sans attendre que des soutiens extérieurs comblent les manques.
Mo Ibrahim place ses espoirs dans la jeunesse du continent. Il rappelle que 60 % des Africains ont aujourd’hui moins de 25 ans, et qu’un jeune sur trois dans le monde sera africain d’ici 2050. Cette donnée démographique, souvent citée pour illustrer le potentiel du continent, prend ici une dimension politique : c’est cette génération qui sera appelée, dans les décennies à venir, à faire vivre ou à reconstruire les institutions démocratiques africaines.
Ce qu’il faut retenir de l’alerte de Mo Ibrahim
Le constat dressé par Mo Ibrahim ne se résume pas à un simple avertissement : il s’appuie sur un indice construit à partir de plus de 80 indicateurs, et qui met en évidence des tendances précises. D’un côté, des progrès réels en matière d’opportunités économiques et de développement humain au cours de la dernière décennie. De l’autre, une dégradation sensible de la sécurité, des droits humains et de la participation citoyenne, particulièrement marquée dans sept pays où les coups d’État ont fragilisé durablement les institutions.
Pour les lecteurs intéressés par l’évolution politique du continent, qu’ils y résident, qu’ils en soient originaires ou qu’ils suivent simplement son actualité, ce rapport rappelle une réalité souvent complexe : le développement économique et le renforcement démocratique n’avancent pas toujours au même rythme. L’alerte de Mo Ibrahim invite à suivre de près l’évolution de pays comme le Nigeria, la République démocratique du Congo ou l’Afrique du Sud, dont le poids régional rend leurs trajectoires institutionnelles particulièrement déterminantes pour l’ensemble du continent.
Sources
- upday News, « Recul démocratique en Afrique : Mo Ibrahim alerte sur l’impact des « hommes forts » »
- AFP, citée par upday News
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