Massacre de Thiaroye : le 1er décembre 1944, des troupes coloniales et des gendarmes français ouvrent le feu sur des tirailleurs africains au camp militaire de Thiaroye, à une quinzaine de kilomètres de Dakar, dans la colonie du Sénégal. Ces hommes, anciens prisonniers de guerre de la Seconde Guerre mondiale tout juste rapatriés, réclamaient le versement d’indemnités et d’un pécule dus depuis des mois. Selon les estimations des historiens, le massacre fait entre 35 et 400 morts, un écart qui traduit à lui seul la difficulté d’établir la vérité sur cet épisode longtemps resté dans l’ombre.
Contexte : des tirailleurs sénégalais prisonniers de guerre
Le camp de Thiaroye est créé en 1905, sur un terrain concédé par l’armée française après négociation avec les Lébous. Il sert de camp d’entraînement et de transit pour les tirailleurs sénégalais, nom donné aux soldats des unités coloniales recrutées dans toute l’Afrique-Occidentale française (AOF) : le Sénégal, le Dahomey (actuel Bénin), le Soudan français (actuel Mali), la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), la Côte d’Ivoire, l’Oubangui-Chari (actuelle République centrafricaine), le Tchad, le Niger, le Gabon et le Togo.
Une captivité différente de celle des soldats blancs
Envoyés en France pendant la drôle de guerre, les tirailleurs participent à la campagne de France et sont faits prisonniers, comme deux millions d’autres soldats français. Leur sort diffère toutefois profondément de celui des soldats métropolitains : les troupes allemandes évitent de faire prisonniers les combattants non blancs, qu’elles préfèrent exécuter sommairement ou massacrer. Lors des marches vers les camps, les survivants sont privés d’eau et certains sont abattus s’ils tentent de boire. Contrairement aux soldats originaires de métropole, les Allemands ne les internent pas en Allemagne, en souvenir de l’épisode dit de la « Honte noire ». Ils sont ainsi 69 000 prisonniers des troupes coloniales à être détenus dans des Frontstalags répartis dans la zone occupée, dont 15 777 Sénégalais et 3 888 Malgaches.
Les conditions de détention y sont dures : les prisonniers sont généralement affamés et mal vêtus, malgré les colis de la Croix-Rouge et de l’association Amitiés africaines. À partir de 1943, dans le cadre de la politique de collaboration menée par le régime de Vichy, des officiers français prennent en charge l’encadrement des Frontstalags pour le compte de la Wehrmacht, ce que les prisonniers vivent comme une trahison. Parmi les évadés, nombreux sont ceux qui rejoignent la Résistance, comme les 52 hommes présents dans le maquis du Vercors, ou le Guinéen Addi Bâ, fondateur d’un maquis dans les Vosges, mort sous la torture et décoré à titre posthume de la Médaille de la Résistance en 2003.
Le retour vers l’Afrique et les sommes dues
À l’été 1944, à la faveur de l’avancée alliée après le débarquement de Normandie, les tirailleurs comptent parmi les premiers prisonniers de guerre libérés. Près de 30 000 soldats coloniaux, dont 17 000 Nord-Africains, sont libérés. Le général Ingold organise leur rapatriement : les hommes sont regroupés en casernes pour y rétablir la discipline, dans des conditions parfois pires que celles connues en captivité. De novembre 1944 à mars 1945, 9 678 hommes sont rapatriés en AOF, dont 3 261 anciens prisonniers et 6 334 rapatriés de France. Les premiers tirailleurs embarquent de Cherbourg les 9 et 22 octobre.
Or ces hommes n’ont touché aucune solde pendant toute la durée de leur captivité, hormis ceux qui avaient travaillé au sein du Frontstalag. Ils ont droit, en principe, à plusieurs versements : une indemnité de combat, une prime de continuation de service, le solde de leur livret d’épargne, une prime de démobilisation, une indemnité de congé de libération, le pécule de captivité et la solde de traversée. Le pécule de captivité est fixé à 1 franc par jour jusqu’en juin 1943, puis à 4 francs par jour jusqu’à la libération effective, pour un maximum de 2 758 francs français. Le ministre des Colonies René Pleven souhaite aligner leur solde de captivité sur celle des soldats français, demande qui lui est refusée. Une circulaire du 21 octobre 1944 prévoit que les arriérés soient liquidés avant l’embarquement, un quart étant versé à l’embarquement et le reste au débarquement pour éviter les vols. Dans les faits, les versements effectués dans les centres de transit de La Flèche, Versailles et Rennes, puis à Morlaix où se rassemblent 1 950 tirailleurs avant leur départ pour le Sénégal, sont très inégaux selon les centres.
Les faits du 1er décembre 1944 au camp de Thiaroye
De retour au camp de Thiaroye, les tirailleurs constatent que les sommes promises ne leur sont toujours pas versées. Le 1er décembre 1944, leur manifestation pour réclamer le paiement de leurs indemnités et de leur pécule est réprimée par des troupes de l’armée coloniale française, avec la participation du 1er régiment de tirailleurs sénégalais, du 7e régiment de tirailleurs sénégalais, du 6e régiment d’artillerie coloniale et de la gendarmerie française. L’intervention armée provoque la mort de dizaines, voire de centaines d’hommes selon les sources. Quarante-huit tirailleurs sont faits prisonniers après les faits, tandis qu’au moins 1 200 survivants sont dénombrés parmi les hommes présents au camp.
Un bilan humain toujours débattu
Le nombre exact de victimes reste l’un des points les plus disputés de cet épisode. Le bilan établi officiellement en 1945 fait état de 35 morts et de 35 blessés. Cette évaluation, retenue pendant des décennies par l’administration française, est aujourd’hui remise en cause par la recherche historique : une évaluation à 300 tués est désormais considérée comme consensuelle parmi les historiens, même si d’autres travaux avancent des chiffres allant jusqu’à 400 morts. Cet écart, de 35 à 400 selon les sources, illustre les difficultés rencontrées par les chercheurs pour reconstituer les faits à partir d’archives longtemps incomplètes, inaccessibles ou falsifiées.
Le choix des mots employés pour qualifier l’événement fait lui-même débat. Des historiens, parmi lesquels Martin Mourre, chercheur à l’Institut des mondes africains, qualifient aujourd’hui les faits de massacre, tandis que les autorités françaises de l’époque les avaient présentés comme la répression d’une mutinerie. Le débat historiographique porte notamment sur les circonstances exactes de l’intervention armée, le niveau de menace réellement représenté par les tirailleurs rassemblés, et le nombre de victimes.
Le procès des survivants et les enquêtes contradictoires
Après la répression, un procès est organisé pour juger trente-quatre des survivants, accusés de mutinerie. Ils sont tous condamnés. Deux enquêtes militaires sont menées par la suite, mais leurs conclusions sont contradictoires : seule la première, qui fait porter la responsabilité des événements sur les tirailleurs eux-mêmes, est approuvée par la hiérarchie militaire. La nouvelle du massacre, bien que connue dans l’ensemble des colonies françaises d’Afrique-Occidentale, reste ignorée en métropole, à l’exception des hommes politiques et des responsables de la haute administration coloniale concernés, les autorités ayant pris les mesures nécessaires pour qu’elle ne soit pas ébruitée.
Une histoire longtemps occultée, puis réinvestie par la recherche
La recherche historique sur le massacre de Thiaroye ne s’engage véritablement qu’après plus de quarante ans. Elle se heurte à de nombreuses difficultés : archives falsifiées, documents manquants ou rendus inaccessibles. L’historiographie se développe d’abord au Sénégal, avant de s’étendre en France, aboutissant progressivement à une réévaluation des faits et de leurs conséquences. Ce travail s’appuie notamment sur les recherches d’historiens spécialistes des prisonniers de guerre coloniaux, comme Armelle Mabon côté français et Raffael Scheck côté allemand, qui ont documenté les conditions de détention des tirailleurs dans les Frontstalags et les discriminations dont ils ont fait l’objet, y compris après leur libération, lorsque la médaille des évadés n’est attribuée qu’à une centaine d’entre eux malgré le nombre important d’évasions recensées.
Parallèlement à ce travail universitaire, un travail de mémoire s’engage dès la diffusion de la nouvelle du massacre en Afrique, porté notamment par les revendications des familles des tirailleurs tués. Ce travail aboutit, après des décennies de demandes, à une reconnaissance officielle encore jugée timide par la France en 2024.
La reconnaissance officielle : 2024 et le jugement de 2026
La reconnaissance par l’État français progresse par étapes, longtemps jugées insuffisantes par les descendants des victimes et par les chercheurs. En 2024, une première reconnaissance officielle intervient, mais elle reste qualifiée de timide. Le 27 mars 2026, le tribunal administratif de Paris va plus loin en reconnaissant la faute de l’État français, lui reprochant de ne pas avoir « mis en œuvre tous les moyens » à sa disposition « pour faire la lumière sur les circonstances précises » du massacre. Cette décision judiciaire marque une étape supplémentaire dans la reconnaissance d’un épisode que l’administration coloniale avait cherché, dès 1944, à maintenir hors de la connaissance du public.
Repères
- 1905 : création du camp militaire de Thiaroye, près de Dakar.
- 1940 : des tirailleurs sénégalais sont faits prisonniers lors de la campagne de France.
- Été 1944 : libération progressive des prisonniers coloniaux après le débarquement de Normandie.
- Octobre 1944 : premiers départs de tirailleurs depuis Cherbourg vers l’Afrique.
- 1er décembre 1944 : répression armée de la manifestation des tirailleurs au camp de Thiaroye.
- 1945 : bilan officiel de 35 morts et 35 blessés ; procès et condamnation de 34 survivants pour mutinerie.
- 2024 : première reconnaissance officielle, jugée timide, par la France.
- 27 mars 2026 : le tribunal administratif de Paris reconnaît la faute de l’État français dans l’absence de lumière faite sur les circonstances du massacre.
Ce que le massacre de Thiaroye dit de l’Afrique aujourd’hui
Le massacre de Thiaroye reste un point de référence dans l’histoire des rapports entre la France et les soldats africains engagés à son service durant la Seconde Guerre mondiale. Il met en lumière les discriminations subies par les tirailleurs, depuis leur traitement différencié en captivité jusqu’au refus de leur verser les sommes qui leur étaient légitimement dues, en passant par l’attribution inégale des décorations militaires aux évadés et aux résistants comme Addi Bâ. La difficulté qu’ont eue les historiens à établir un bilan humain fiable, entre les 35 morts du bilan officiel de 1945 et les quelque 300 tués aujourd’hui considérés comme consensuels, illustre à quel point les archives de cet épisode ont été, pendant des décennies, soustraites à l’examen public. La décision du tribunal administratif de Paris en mars 2026 confirme, sur le plan judiciaire, ce que les historiens documentaient depuis plusieurs années : l’État français n’a pas mis en œuvre les moyens nécessaires pour éclaircir les circonstances du massacre. Cette histoire continue ainsi d’alimenter, au Sénégal comme dans les anciennes colonies d’AOF dont étaient originaires les tirailleurs tués, un travail de mémoire porté par les familles et les chercheurs, qui vise à rendre justice à des hommes venus défendre la France et tombés, de retour chez eux, sous les armes de cette même armée.
Sources
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