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Génocide des Héréros : le premier génocide du XXe siècle en Namibie

Entre 1904 et 1908, les troupes coloniales allemandes du Sud-Ouest africain exterminent des dizaines de milliers de Héréros et de Namas. Retour sur les faits, les responsabilités et la mémoire de ce premier génocide du XXe siècle.

Équipe éditoriale ServAfrica. Publié le Lecture : 9 min

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Génocide des Héréros : le premier génocide du XXe siècle en Namibie
Photo d'illustration : Valentin Angel Fernandez / Pexels (licence Pexels)

Génocide des Héréros : ce crime de masse, perpétré sous les ordres du général Lothar von Trotha dans le Sud-Ouest africain allemand (actuelle Namibie) à partir de 1904, est considéré comme le premier génocide du XXe siècle. Il s’inscrit dans un processus de conquête coloniale mené par l’Empire allemand entre 1884 et 1911 et entraîna la mort d’environ 80 % des Héréros et des Namas insurgés, soit près de 65 000 Héréros et près de 20 000 Namas.

Longtemps occulté, ce crime n’a été consigné pour la première fois qu’en 1917, dans un rapport commandé à des fins politiques par le gouvernement britannique au juge Thomas O’Reilly, connu sous le nom de The Blue Book. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que les historiens réévaluent pleinement ces événements, qui font depuis l’objet d’un important travail de mémoire, tant en Namibie qu’au sein de la communauté scientifique internationale.

Génocide des Héréros : la mise en place de la colonie allemande du Sud-Ouest africain

Entre 1830 et 1900, le Royaume-Uni et la France se partagent plus de la moitié du continent africain. L’Empire allemand, proclamé en 1871, se retrouve alors sans territoire colonial significatif. À partir de 1878, des initiatives privées lancent un programme d’expansion qui conduit à la création de l’Union coloniale allemande en 1882-1883. En 1884, à l’issue de la conférence de Berlin, l’Allemagne obtient quatre zones d’expansion, dont le Südwestafrika, correspondant à l’actuelle Namibie.

Les Britanniques avaient d’abord tenté, via le gouverneur du Cap, de rallier les responsables héréros et namas, alors pris dans des conflits interethniques, à un projet de fédération sud-africaine. Ces négociations échouent en 1885, ce qui ouvre la voie à l’implantation allemande, d’abord sous la responsabilité du négociant Adolf Lüderitz, puis de Gustav Nachtigal, remplacé l’année suivante par Heinrich Göring, nommé haut-commissaire du Reich.

Spoliations des terres et premières tensions

Peuples pasteurs, les Namas et les Héréros s’affrontaient déjà entre eux sur l’accès aux pâturages et aux points d’eau. Göring tente de négocier l’acquisition de terres, mais Hendrik Witbooi, au nom du peuple nama, refuse le protectorat allemand. Débordé par des troubles liés à de supposées mines d’or inexistantes, Göring est remplacé en 1888 par l’ancien mercenaire Curt von François.

Il convient ici de distinguer les faits établis des interprétations débattues par les historiens. Selon l’auteur Serge Bilé, Heinrich Göring aurait mené entre 1884 et 1890 une politique expéditive de déplacements, d’exécutions et de confiscations. Ces affirmations ont toutefois été remises en cause par d’autres historiens, dont Joël Kotek, Tal Bruttmann et Odile Morisseau, qui soulignent que Göring, chargé de représenter l’autorité prussienne avec l’aide de seulement deux fonctionnaires, n’a fait que signer des traités de protection avec les Basters de Rehoboth, son administration étant alors dépourvue de toute troupe armée avant l’arrivée d’un contingent de seulement 21 soldats en 1888.

Le massacre d’Hoornkrans

Dans la nuit du 12 avril 1893, environ 200 soldats, dont des Basters, commandés par Curt von François, attaquent le clan nama et massacrent 80 hommes, femmes et enfants. Hendrik Witbooi parvient à fuir. La résistance nama semble alors vaincue, ce qui permet aux colons de s’installer sur l’ensemble du territoire. En 1895, François signe un accord protectoral avec Samuel Maharero, chef des Héréros. Durant la décennie suivante, la colonisation s’accélère sur les plans agricole, pastoral et minier, tandis que le commandant Theodor Leutwein signe un traité de paix avec les Namas et fixe les frontières méridionales de l’Hereroland.

Génocide des Héréros : vers l’extermination (1904-1907)

En 1904, les Héréros, exaspérés d’avoir perdu leurs meilleures terres, empêchés de pratiquer leurs transhumances et frappés par une peste bovine décimant leurs troupeaux, tentent vainement de rallier à leur cause d’autres chefs de clans. Samuel Maharero soulève alors seul son peuple contre les colons allemands, le 11 janvier 1904. Il attaque une garnison basée à Okahandja, détruit les lignes de communication allemandes et massacre plusieurs centaines de colons, tout en épargnant les femmes et les enfants.

Informé, Berlin décide de réagir avec une fermeté exceptionnelle. Après cinq mois de répression organisée par Theodor Leutwein, le général Lothar von Trotha débarque le 11 juin 1904 à Swakopmund avec environ 15 000 soldats de la Schutztruppe, un trésor de guerre de plus de 500 000 marks-or, des canons, des mitrailleuses et des grenades. Trotha, surnommé « le Requin », s’était auparavant illustré au Togoland puis en Chine lors de la révolte des Boxers.

La bataille de Waterberg

Après deux mois de guerre d’usure, Trotha encercle les Héréros de trois côtés en octobre 1904, sur le plateau du Waterberg, aux sources d’Ohamakari, et les mitraille sans épargner femmes ni enfants. Il ne leur laisse qu’une seule issue pour fuir : le désert du Kalahari. Alors que les survivants tentent d’y trouver refuge, Trotha fait empoisonner les points d’eau et dresse des postes de garde avec ordre de tirer sans sommation sur tout Héréro, homme, femme ou enfant.

L’ordre d’extermination officiel du général von Trotha, le Vernichtungsbefehl, est explicite : « À l’intérieur des frontières allemandes chaque Héréro, sans ou avec une arme, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepterai plus désormais les femmes et les enfants, je les renverrai à leur peuple ou les laisserai être abattus. »

En quelques semaines, des dizaines de milliers de Héréros meurent de soif et de faim dans le désert Omaheke. Les estimations du nombre de victimes varient selon les sources : Serge Bilé avance le chiffre d’environ 65 000 morts, tandis que les autorités allemandes de l’époque déclaraient un chiffre compris entre 25 000 et 40 000. Certains survivants trouvent refuge au Bechuanaland sous protection britannique, dont leur chef Samuel Maharero, qui y meurt en 1923.

Les six camps de concentration

À partir de janvier 1905, les survivants enchaînés sont transportés par trains et répartis entre six camps de concentration, inspirés de ceux créés par les Britanniques en Afrique du Sud lors de la guerre des Boers en 1901. Chaque détenu est tatoué des lettres GH, pour Gefangener Herero (prisonnier Héréro). Selon Serge Bilé, la moitié des prisonniers, soit environ 7 862 personnes, seraient morts en captivité. Ces camps se trouvaient notamment sur la péninsule de Shark Island et à Swakopmund, sur une côte froide et désertique. Du camp de Shark Island, sur 3 500 prisonniers, seuls 200 survivants en sont revenus.

La presse internationale réagit, mais la désinformation est telle que très peu de journaux saisissent l’ampleur des faits ; seule une partie de la presse du Cap la dénonce. En Allemagne, une partie de la presse de gauche, résolument anticolonialiste, diffuse ces informations, ce qui inquiète le Parlement allemand. Le chancelier Bernhard von Bülow demande au kaiser Guillaume II de démettre Trotha de son commandement. Le kaiser nomme alors Friedrich von Lindequist comme commandant en second, aux côtés de Trotha, jusqu’au retour de ce dernier à Berlin le 19 novembre 1905.

Les prisonniers sont condamnés aux travaux forcés, principalement à la construction de chemins de fer. Le jeune généticien Eugen Fischer, qui deviendra plus tard le professeur du docteur Joseph Mengele, pratique sur les détenus des expérimentations médicales et des mensurations à visée anthropologique et eugéniste, avant de fonder en 1927 l’Institut Kaiser-Wilhelm d’anthropologie, d’hérédité humaine et d’eugénisme.

La mort de 20 000 Namas

Au début de l’année 1905, Friedrich von Lindequist tente de signer un accord avec les Namas, officiellement insoumis mais non belligérants. Les Basters et les San refusent cependant d’aider l’armée allemande. Le général von Trotha organise lui-même une battue pour traquer Hendrik Witbooi, insaisissable durant trois mois, jusqu’à ce qu’il soit touché par une balle ennemie et meure le 29 octobre 1905. Près de 20 000 Namas périssent au total durant ce conflit, par les armes ou à la suite de mauvais traitements, de disette, de travail forcé et d’absence de soins.

Le 7 janvier 1908, pour son anniversaire, le kaiser décide de gracier les Namas et les Héréros survivants et de fermer définitivement les camps, leur maintien entraînant un manque de main-d’œuvre dans le pays. En 1911, il ne reste officiellement que 15 130 Héréros, soit 20 % de la population originelle.

Le missionnaire Friedrich Vedder, présent sur le territoire, témoigne dans son journal paroissial des conditions dans les camps : « Les Héréros sont parqués comme des animaux, derrière des fils de fer barbelés renforcés, et entassés par groupe de cinquante, sans distinction d’âge ni de sexe, dans de misérables cahutes. Dès avant l’aube jusque tard dans la nuit, ils sont soumis à des travaux forcés, chaque jour de la semaine, sans aucun repos, à la merci des coups violents et incessants de gardiens, jusqu’à ce qu’ils tombent par terre d’épuisement, incapables de se relever. Ils sont très peu nourris, à peine une poignée de riz cru, les rations sont trop insuffisantes pour assurer leur survie. Ils tombent morts par centaines, et leurs corps sont brûlés, sur place. »

Repères

  • 1884 : conférence de Berlin, l’Allemagne obtient le Südwestafrika (actuelle Namibie)
  • 12 avril 1893 : massacre d’Hoornkrans, 80 Namas tués
  • 11 janvier 1904 : soulèvement des Héréros mené par Samuel Maharero
  • 11 juin 1904 : débarquement du général Lothar von Trotha à Swakopmund
  • Octobre 1904 : bataille du Waterberg et ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl)
  • Janvier 1905 : ouverture de six camps de concentration
  • 29 octobre 1905 : mort de Hendrik Witbooi
  • 7 janvier 1908 : grâce des survivants et fermeture des camps
  • 1911 : 15 130 Héréros recensés, soit 20 % de la population originelle
  • 1917 : publication du rapport britannique The Blue Book

Génocide des Héréros : pourquoi cette histoire compte aujourd’hui

Ce crime de masse reste au cœur des relations entre l’Allemagne et la Namibie. Réévalué par les historiens à partir des années 1990, il a nourri un travail de mémoire durable, tant du côté namibien que du côté allemand. Les lieux marqués par ces événements, comme la péninsule de Shark Island ou le site du Waterberg, demeurent des repères mémoriels pour les descendants des Héréros et des Namas en Namibie.

La question des responsabilités, clairement établie par les ordres écrits du général von Trotha et par les témoignages de l’époque comme celui du missionnaire Friedrich Vedder, continue d’alimenter des débats historiographiques, notamment sur l’ampleur exacte des politiques menées avant 1904 et sur le bilan précis des victimes, les chiffres variant selon les sources entre les estimations allemandes de l’époque et les évaluations postérieures. Ce travail d’histoire et de mémoire, encore en cours, éclaire la manière dont la colonisation allemande du Sud-Ouest africain a préfiguré des logiques d’extermination plus tard réactivées dans l’histoire européenne, notamment à travers les recherches eugénistes menées sur les détenus des camps namibiens par des figures comme Eugen Fischer.

Sources

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