Cybercriminalité Afrique : c’est le sujet au cœur d’un entretien accordé par Franck Kié, consultant en cybersécurité et commissaire général du Cyber Africa Forum, à Africa Radio le 23 octobre 2026. Alors que plusieurs rapports internationaux récents dressent un tableau préoccupant de la menace numérique sur le continent, Franck Kié met en garde contre une lecture trop rapide des chiffres et insiste sur une réalité qu’il juge encore plus large que ce que les statistiques officielles parviennent à mesurer.
Cette prise de parole intervient à quelques semaines du Cyber Africa Forum, prévu les 16 et 17 novembre au Bénin, un rendez-vous consacré aux enjeux de cybersécurité sur le continent.
Cybercriminalité Afrique : des chiffres qui interrogent
Dans un rapport publié le 3 août 2026, Interpol, qui a interrogé 36 pays africains, indique que l’intelligence artificielle serait impliquée dans 55 % des cyberinfractions signalées sur le continent. Toujours selon ce rapport, les escroqueries en ligne étaient les crimes les plus signalés en 2025, et 72 % des pays interrogés font état de centres d’escroquerie, particulièrement présents en Afrique australe et en Afrique de l’Ouest. Les pertes financières associées à ces activités seraient passées de 192 à 484 millions de dollars depuis 2024, selon Interpol, cité par Africa Radio.
À ces données s’ajoute un rapport de Mastercard, publié le 12 octobre 2026, selon lequel les cyberattaques sur le continent africain ont augmenté de 421,4 % entre 2016 et 2025, contre 307 % dans le monde sur la même période.
Interrogé sur ce dernier chiffre, Franck Kié se montre prudent : « Je pense que ce chiffre, malheureusement, ne retranscrit même pas la situation réelle », explique-t-il. Il pointe deux limites méthodologiques majeures. D’une part, ces études reposent souvent sur des estimations construites à partir de données collectées par des éditeurs de solutions de cybersécurité ou des agences internationales, qui ne couvrent pas l’ensemble des incidents réels. D’autre part, une grande partie de ces données est purement déclarative : tout ce qui n’est pas signalé n’apparaît tout simplement pas dans les statistiques.
Qui est visé par la cybercriminalité en Afrique
Pour Franck Kié, la cybercriminalité « est une réalité qui touche de plus en plus d’entreprises, qui touche de plus en plus de particuliers, et qui touche aujourd’hui de plus en plus de gouvernements ». Trois catégories d’acteurs sont donc concernées simultanément : le secteur privé, les citoyens et les institutions publiques.
Il souligne que ce que les chiffres bruts ne disent pas, c’est le coût réel de ces attaques, souvent difficile à évaluer précisément. Il prend l’exemple d’une entreprise victime d’une cyberattaque pendant une à deux semaines : l’arrêt de son activité affecte directement son chiffre d’affaires, mais aussi ses fournisseurs et sa capacité de production. Ce sont, selon lui, des conséquences que des entreprises africaines vivent au quotidien, indépendamment de leur apparition ou non dans les statistiques officielles.
Pourquoi tant d’incidents ne sont pas signalés
Franck Kié explique ce déficit de déclaration par plusieurs facteurs : des personnes qui ont honte de porter plainte après avoir été victimes d’une escroquerie en ligne, d’autres qui se trouvent désemparées face à la situation, et d’autres encore qui ne savent simplement pas comment procéder pour signaler l’incident. Cette non-déclaration contribue, selon lui, à ce que les statistiques disponibles sous-estiment l’ampleur réelle du phénomène.
Les signaux d’alerte à surveiller
Si la source ne détaille pas de mode opératoire technique précis, elle met en évidence plusieurs tendances de fond qui constituent autant de signaux à prendre au sérieux :
- Une forte présence de centres d’escroquerie, signalée par 72 % des pays interrogés par Interpol, concentrée notamment en Afrique australe et en Afrique de l’Ouest.
- Les escroqueries en ligne, qui constituaient en 2025 la catégorie de crimes la plus signalée sur le continent.
- Une implication croissante de l’intelligence artificielle dans les cyberinfractions, présente selon Interpol dans 55 % des cas signalés, ce qui se traduit, selon Franck Kié, par des attaques « de plus en plus sophistiquées, de plus en plus précises ».
- Une progression du nombre d’attaques qui suit, selon plusieurs rapports cités dans l’entretien, le rythme de l’expansion des services numériques sur le continent.
Comment se protéger face à la cybercriminalité
Interrogé sur le décalage entre l’expansion rapide des services numériques et le niveau de protection effectif, Franck Kié reconnaît que l’attaquant garde structurellement une longueur d’avance, puisque c’est lui qui conçoit les attaques et qui bénéficie des progrès de l’intelligence artificielle pour les affiner. Il identifie plusieurs leviers permettant de réduire cet écart, qui concernent aussi bien les entreprises que les pouvoirs publics :
- Investir dans la formation d’un capital humain qualifié, capable de détecter et de contrer les tentatives de cybercriminalité.
- Déployer des solutions technologiques adaptées aux réalités spécifiques du continent, plutôt que des outils génériques importés sans adaptation.
- Mettre en place des organes de décision et de gouvernance opérationnelle permettant une meilleure coordination entre acteurs publics et privés face à la menace.
Pour les particuliers comme pour les dirigeants d’entreprise, la prudence reste de mise face aux sollicitations en ligne inhabituelles, aux demandes financières urgentes et aux messages suspects, qui restent, selon les données citées par Interpol, le principal vecteur des escroqueries signalées en 2025. En cas de doute sur une sollicitation ou de suspicion d’avoir été victime d’une tentative de fraude en ligne, il est recommandé de signaler l’incident aux autorités compétentes de son pays plutôt que de rester dans le silence, cette non-déclaration étant elle-même identifiée par Franck Kié comme un frein majeur à une évaluation réaliste du phénomène.
Concernant les pays dont le niveau d’équipement numérique est encore limité, Franck Kié estime qu’ils conservent une capacité réelle d’anticipation. Selon lui, « aucun pays aujourd’hui ne vit en autarcie », ce qui signifie que tous peuvent se préparer en amont, le niveau de maturité et le taux de pénétration des usages numériques de chaque pays déterminant toutefois le rythme auquel cette préparation peut se mettre en place.
Ce qu’il faut retenir de cet entretien
L’échange avec Franck Kié met en évidence un double constat : les chiffres disponibles sur la cybercriminalité en Afrique, aussi préoccupants soient-ils, sous-estiment probablement l’ampleur réelle du phénomène en raison du caractère déclaratif des données collectées. Dans le même temps, la menace est bien réelle et touche simultanément entreprises, particuliers et gouvernements, avec des conséquences économiques qui dépassent souvent le seul montant des pertes directes. Face à cette dynamique, la formation, l’adaptation technologique et la gouvernance coordonnée apparaissent, selon Franck Kié, comme les leviers prioritaires pour réduire l’écart entre attaquants et défenseurs. Le Cyber Africa Forum, prévu les 16 et 17 novembre au Bénin, devrait permettre d’approfondir ces questions avec les acteurs du secteur.
Pour suivre l’actualité de la cybersécurité et d’autres sujets qui concernent le continent, consultez régulièrement servafrica.fr.
Sources
- Africa Radio, Franck Kié, commissaire général du Cyber Africa Forum : « La cybercriminalité est une réalité qui touche de plus en plus d’entreprises, de particuliers, et de gouvernements »
- Interpol, cité par Africa Radio
- Mastercard, cité par Africa Radio
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