Aline Sitoé Diatta demeure l’une des figures les plus marquantes de la résistance populaire à la colonisation française en Afrique de l’Ouest. Née en 1920 dans le sud du Sénégal, cette jeune femme diola a mené pendant la Seconde Guerre mondiale un mouvement de désobéissance civile en Basse-Casamance avant d’être arrêtée, jugée puis déportée. Son histoire, portée par la tradition orale autant que par la recherche historique, continue d’alimenter la mémoire collective sénégalaise.
Origines et contexte
Aline Sitoé Diatta naît en 1920 à Nialou, un quartier de la commune de Kabrousse, en Basse-Casamance, alors intégrée à l’Afrique-Occidentale française. Ses parents, Silisia Diatta et Assonelo Diatta, ne l’élèvent pas longtemps : à la mort de son père, c’est son oncle paternel, Elaballin Diatta, qui prend le relais.
Pour subvenir à ses besoins, la jeune femme se rend d’abord à Ziguinchor, où elle travaille comme docker, un métier physiquement éprouvant. Les conditions de vie difficiles la poussent ensuite à quitter la Casamance pour Dakar, où elle devient employée de maison chez un colon chargé de la gestion de produits de base en Afrique de l’Ouest. C’est à Dakar qu’elle rencontre Thomas Diatta, lui aussi originaire de Kabrousse et docker au port de la capitale. Le couple a une fille, Seynabou, mais on ignore si Aline Sitoé Diatta et Thomas Diatta étaient officiellement mariés, et le devenir de ce dernier reste inconnu.
Le parcours
En 1941, alors qu’elle vit encore à Dakar ou vient d’en repartir selon les versions, Aline Sitoé Diatta aurait entendu des voix lui demandant de libérer son peuple de l’administration coloniale. Elle attribue d’abord ces voix à Emitaï, le dieu des Diola, et tente de les ignorer. Quatre jours plus tard, elle se retrouve paralysée, bien que d’autres sources évoquent une paralysie présente depuis l’enfance. Ramenée en Casamance, elle recouvre l’usage de ses jambes dès son arrivée, conservant toutefois une légère boiterie.
De retour à Kabrousse, elle est élue reine de son village et considérée comme une prophétesse par la population locale, qui la surnomme « la femme qui était plus qu’un homme ». On lui prête des pouvoirs de guérison, et de nombreuses personnes viennent en pèlerinage espérer un miracle auprès d’elle. Elle se présente comme porteuse d’un message divin appelant à un retour aux sources : elle réhabilite l’ancienne semaine diola de six jours, avec cinq jours de travail et un jour de repos, ordonne des sacrifices et instaure de nouvelles formes de prières, posant les bases d’une religion traditionnelle revivifiée.
Une version différente de ce parcours est avancée en 2011 par le chercheur Paul Diedhiou. Selon lui, Aline Sitoé Diatta serait une féticheuse ayant reçu, lors de son séjour à Dakar, la révélation d’un culte de la pluie nommé Kasarah. De retour à Kabrousse, elle aurait reçu l’ordre d’assumer les responsabilités de prêtresse de ce culte et aurait lancé des appels à travers les villages voisins, mobilisant la population diola et inquiétant les représentants locaux de l’administration coloniale, qui craignaient un mouvement de rébellion.
Les combats et les actes marquants
Après la pluie de juin 1942, des capacités surnaturelles lui sont attribuées, renforçant son aura auprès de la population et l’inquiétude des autorités françaises. L’événement déclencheur de son action politique survient lorsque les autorités coloniales confisquent la moitié de la récolte de riz de la région, dans le contexte des réquisitions liées à la guerre.
Avec d’autres femmes du marché, Aline Sitoé Diatta lance alors une campagne de résistance fiscale et de désobéissance civile. Elle appelle la population à refuser de coopérer avec les Français, à cesser de payer les impôts, à rejeter l’obligation de cultiver des arachides à la place du riz, et à refuser l’enrôlement dans l’armée française. Elle réclame également de meilleures conditions de travail et le droit de pratiquer librement sa religion. Ce mouvement de désobéissance provoque des soulèvements dans une région déjà réputée réfractaire à toute autorité extérieure à la tradition clanique diola. Le contexte est alors celui du régime de Vichy, sous lequel le Sénégal se trouve à cette période.
En 1943, le pouvoir français, fragilisé par l’effondrement militaire du début de la Seconde Guerre mondiale, perçoit Aline Sitoé Diatta comme une menace sérieuse. Les forces armées mènent plusieurs tentatives d’assassinat contre elle. Le 8 mai 1943, elle est finalement arrêtée avec dix-sept hommes, tous condamnés à de lourdes peines. Onze d’entre eux meurent dès la première année de leur incarcération. Jugée, elle passe ensuite d’une prison à l’autre, au Sénégal puis en Gambie, avant d’être déportée à Tombouctou, au Mali, où elle meurt de mauvais traitements en 1944, à l’âge de vingt-quatre ans.
Ce qu’en disent les historiens
Les récits autour d’Aline Sitoé Diatta mêlent faits établis et traditions orales, ce qui explique certaines divergences dans les sources. La question de l’origine exacte de sa paralysie, les circonstances précises de sa révélation religieuse et la nature exacte du culte qu’elle a porté font l’objet d’interprétations différentes selon les chercheurs, notamment entre la version la présentant comme prophétesse investie d’un message d’Emitaï et celle, proposée par Paul Diedhiou en 2011, d’une prêtresse du culte Kasarah.
Des recherches historiques ultérieures suggèrent par ailleurs que les autorités françaises auraient utilisé Aline Sitoé Diatta et ses compagnons de captivité comme boucs émissaires afin de mettre fin à la révolte qui agitait la population casamançaise. C’est le prêtre et homme politique sénégalais Augustin Diamacoune Senghor qui, à partir des années 1980, a contribué à ériger Aline Sitoé Diatta en héroïne nationale, en lien avec ses propres engagements politiques. Il a notamment échangé avec le président Abdou Diouf sur l’interprétation de son héritage, et initié des recherches sur son emprisonnement et sa mort, qui n’avaient jusque-là jamais été officiellement confirmées.
Heritage et memoire
Depuis sa mort, Aline Sitoé Diatta est devenue l’un des symboles les plus connus de la résistance en Afrique de l’Ouest, et un symbole national au Sénégal, particulièrement en Casamance. Son nom a été donné à la cité Aline-Sitoé-Diatta, le campus social de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar réservé aux étudiantes, ainsi qu’à un stade de Ziguinchor et à diverses écoles et organisations.
Une exposition itinérante lui a été consacrée au Sénégal en 2007. Le photographe portraitiste sénégalais Omar Victor Diop lui a dédié une œuvre intitulée « Aline Sitoé Diatta, 1944 », dans sa série « Liberty » parue en 2017. Depuis 2008, le bateau Aline Sitoé Diatta assure la liaison maritime entre Dakar et Ziguinchor, en remplacement du Wilis, lui-même successeur du Joola, dont le naufrage a profondément marqué les mémoires sénégalaises.
Sa vie a également inspiré des œuvres artistiques : le court-métrage À la recherche d’Aline, réalisé par Rokhaya Marieme Baldé en 2020, a reçu le prix du court-métrage documentaire au festival IndieLisboa en 2021. La même année, l’écrivaine Karina Silla publie le roman biographique Aline et les hommes de guerre. L’auteur Marouba Fall lui a consacré la pièce Dame de Kabrus ainsi que l’ouvrage Aliin Sitooye Jaata : ou la Dame de Kabrus. Le musicien Alioune Kassé lui a dédié une chanson. Un prix public portant son nom, décerné par l’association féministe Yewwu-Yewwi, a notamment récompensé le président du Burkina Faso Thomas Sankara pour son engagement en faveur des droits des femmes. En 2008, une pièce de monnaie fantaisie non officielle du « Royaume de Kabrousse » a aussi été émise en son honneur, la désignant comme « la femme qui était plus qu’un homme ». Depuis les années 1990, sa mémoire est régulièrement célébrée, notamment lors des Journées Culturelles Aline Sitoé Diatta organisées en 2004 par des lycéennes casamançaises, qui ont aussi appelé au retour de ses cendres du Mali vers le Sénégal, bien que leur localisation reste à ce jour inconnue.
Reperes
- 1920 : naissance à Nialou, quartier de Kabrousse, en Basse-Casamance.
- 1941 : révélations qu’elle attribue au dieu diola Emitaï, puis épisode de paralysie.
- Juin 1942 : après une pluie marquante, des capacités surnaturelles lui sont attribuées.
- 8 mai 1943 : arrestation avec dix-sept hommes, condamnation à de lourdes peines.
- 1944 : mort en déportation à Tombouctou, à l’âge de vingt-quatre ans.
- 2008 : mise en service du bateau Aline Sitoé Diatta sur la liaison Dakar-Ziguinchor.
- 2020 : sortie du court-métrage À la recherche d’Aline et du roman Aline et les hommes de guerre.
Ce qu’il faut retenir de son histoire
Aline Sitoé Diatta incarne une résistance ancrée dans la spiritualité diola autant que dans une revendication concrète : le refus des réquisitions coloniales et de l’enrôlement forcé. Son parcours, reconstitué à partir de sources parfois divergentes, illustre la difficulté de séparer tradition orale et documentation historique lorsqu’il s’agit de figures populaires de la résistance anticoloniale. Reine de Kabrousse devenue symbole national, elle continue d’inspirer artistes, chercheurs et institutions au Sénégal et au-delà.
Sources
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