
Samory Touré : l’Almamy qui résista vingt ans à la conquête française
Samory Touré est né vers 1830 à Miniambaladougou, dans l’actuelle république de Guinée, et mort le 2 juin 1900 à Ndjolé, dans l’actuel Gabon. Fondateur de l’empire Wassoulou, un empire éphémère qui exista de 1878 à 1898, il est considéré comme le dernier grand chef noir indépendant de l’Afrique de l’Ouest et l’un des plus grands résistants africains à la pénétration coloniale à la fin du XIXe siècle. Son arrestation, le 29 septembre 1898, marque l’achèvement de la conquête française de l’Afrique de l’Ouest.
Origines et contexte
Fils d’un marchand dioula, Samory Touré grandit dans une Afrique de l’Ouest en pleine mutation, marquée par des contacts croissants avec les Européens. Le commerce avec l’Europe avait enrichi certains États africains, tandis que l’usage croissant des armes à feu transformait la guerre traditionnelle. Ses parents avaient abjuré l’islam pour se convertir au paganisme. En 1848, sa mère, Sokhona Camara, est capturée lors d’un raid mené par Sory Bourama, du clan Cissé, et réduite en esclavage. Ne disposant pas des moyens nécessaires pour la racheter, le jeune Samory se met au service des Cissé afin d’obtenir, à terme, la libération de sa mère. C’est auprès d’eux qu’il apprend le maniement des armes. Selon la tradition orale, il reste à leur service « sept ans, sept mois, sept jours ».
Libéré de son engagement, il ne rentre pas immédiatement chez lui et devient chef des armées d’un autre seigneur, le roi du Toron, Bitiké-Souané. Il s’engage ensuite pour deux ans dans l’armée de Saransware-Mori, faama des Bérété, ennemis des Cissé, avant de rejoindre son propre peuple, les Camara. Nommé kélétigui, c’est-à-dire chef de guerre, à Dyala en 1861, Samory prononce le serment de protéger son peuple contre les Bérété et les Cissé. Il constitue alors une armée professionnelle et place ses proches, notamment ses frères et des amis d’enfance, à des postes de commandement.
Le parcours
Au moment où Samory bâtissait son autorité, deux grands royaumes du sud du Mandé, celui de Diamoro Adji Diakité et celui de Worokodo Famoudou, s’unissent pour combattre le pouvoir théocratique naissant qu’il incarne. Selon la tradition rapportée, Samory négocie de nuit avec Diamoro Adji, invoquant leur fraternité musulmane et lui offrant de l’or pour éviter l’affrontement. La bataille qui suit, surnommée « Saman-Saman », se solde par la défaite de Famoudou et consacre Samory comme le chef le plus influent et le plus puissant du Mandé.
En 1864 meurt El Hadj Oumar Tall, fondateur de l’empire toucouleur qui dominait alors la région du Haut-Niger ; cet empire se désagrège par la suite. En 1867, Samory dirige déjà sa propre armée, regroupée à Sanankoro, dans les hautes terres guinéennes, sur les bords du Haut-Milo, affluent du fleuve Niger. C’est à cette époque qu’il se convertit à l’islam, avant de prendre, entre 1873 et 1874, le titre d’almamy, guide religieux. Il conçoit son État comme un « État guerrier et marchand », dont les marchandises sont souvent des esclaves issus des tribus conquises. Grâce à des partenariats commerciaux, il obtient des fusils en nombre suffisant ainsi que des chevaux, ce qui lui procure un avantage déterminant face aux petits royaumes voisins. En 1876, il importe des fusils à chargement par la culasse via la colonie britannique de la Sierra Leone.
À la tête d’une armée composée essentiellement de fantassins armés de sabres, de poignards et de fusils, il s’empare en 1878 du district de Buré, dans la région de Siguiri, riche en or, pour renforcer ses finances. La même année, assez puissant, il s’autoproclame faama de son propre empire, le Wassoulou, et fait de Bissandougou sa capitale. En 1881, il sécurise son emprise sur Kankan, centre majeur du commerce de la noix de kola et carrefour stratégique des routes commerciales. L’empire s’étend alors depuis l’actuelle Sierra Leone jusqu’au nord de la Côte d’Ivoire et Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso.
Les combats et les actes marquants de Samory Touré
À Bobo-Dioulasso, Samory menace de détruire le royaume de la princesse Guimbi Ouattara, qui partageait une partie de son territoire avec le royaume Tiéfo, ennemi de Samory. Guimbi se rend auprès de l’almamy avec des présents pour négocier la paix, ce qui épargne la ville de l’invasion. Pendant qu’il soumet les petits États voisins, Samory manœuvre aussi diplomatiquement, nouant des relations régulières avec les Britanniques de Sierra Leone et tissant des liens avec l’imamat du Fouta-Djalon. Son armée connaît une transformation notable : d’un modèle féodal, elle évolue vers un modèle moderne inspiré des standards européens.
À la fin des années 1870, les Français entament leur expansion en Afrique de l’Ouest depuis l’est du Sénégal, cherchant à atteindre le haut Nil au Soudan tout en progressant vers leurs bases en Côte d’Ivoire. Ces mouvements provoquent un affrontement direct avec Samory, accentué par le refus des populations animistes de Côte d’Ivoire d’accepter les quotas de captifs et l’islam imposés par l’almamy. En février 1882, une expédition française attaque une armée de Samory assiégeant Keniera ; il parvient à la repousser.
Samory cherche ensuite à neutraliser les Français par plusieurs moyens, notamment en étendant sa domination vers le sud afin de sécuriser une ligne de communication avec le Liberia. Lorsqu’une expédition menée par le gouverneur colonial français du Soudan, Antoine Combes, tente en 1885 de s’emparer des mines d’or de Buré, Samory contre-attaque en divisant son armée en trois colonnes mobiles, menaçant gravement les lignes de communication françaises. Face à une situation militaire se dégradant, il préfère négocier : le 28 mars 1886, il signe avec les Français un traité de paix et de commerce reconnaissant une importante zone d’influence française sur la rive gauche du Niger.
En 1887, Samory dispose d’une armée disciplinée de 30 000 à 35 000 fantassins organisés en pelotons et compagnies, et de 3 000 cavaliers répartis en escadrons de cinquante hommes. Les Français, exploitant les rébellions de tribus animistes soumises par Samory, continuent toutefois de progresser, le contraignant à céder des territoires par les traités de Bissandougou et de Niakha, entre 1886 et 1889. En mars 1891, une expédition du colonel Archinard attaque directement Kankan. Sachant les fortifications de la ville incapables de résister à l’artillerie française, Samory engage une guerre de mouvement. Malgré des victoires contre des colonnes isolées, notamment à Dabadougou en septembre 1891, il ne parvient pas à chasser les Français du cœur de son royaume. En juin 1892, le colonel Humbert, successeur d’Archinard, capture Bissandougou, la capitale du Wassoulou. L’arrêt des ventes d’armes britanniques, lié à la convention de Bruxelles de 1890 visant à restreindre le commerce d’armes pour lutter contre l’esclavage, constitue un autre coup dur pour lui.
En 1893, Samory s’installe dans la zone du Baoulé-Nord après avoir établi son siège à Dabakala. Il conclut un accord de non-agression avec les Baoulés à Kotia Kofikro, village situé dans l’actuel Bouaké, puis transforme à partir de 1894 le marché agro-pastoral du village en un important marché d’esclaves, où sont conduits jusqu’en 1898 tous les captifs des guerres samoriennes, vendus principalement aux chefs baoulés et gouro. Début 1895, il repousse une colonne française venue du pays baoulé sous le commandement de Monteil, puis occupe, entre juillet 1895 et janvier 1896, le pays abro, le Gyaman et la partie occidentale du Gondja, se créant un nouvel empire dans l’arrière-pays de la Côte d’Ivoire et de l’Ashanti.
Évitant un combat qui lui aurait été fatal, Samory mène ensuite une politique de la terre brûlée, dévastant chaque parcelle de terrain qu’il évacue. Cette tactique le coupe de sa nouvelle source d’approvisionnement en armes, le Liberia, mais lui permet néanmoins de retarder la poursuite française. Face à la supériorité matérielle de ses ennemis, il se replie vers l’est de l’hinterland de la Côte d’Ivoire, en direction des fleuves Bandama puis Comoé. Le 29 septembre 1898, il est finalement arrêté par le capitaine Gouraud, à la tête du contingent français, à Guélémou, dans l’ouest de l’actuelle Côte d’Ivoire.
Ce qu’en disent les historiens
La source consultée présente Samory Touré comme considéré par les historiens comme le dernier grand chef noir indépendant d’Afrique de l’Ouest et l’un des plus grands résistants africains face à la pénétration coloniale à la fin du XIXe siècle. Son arrestation est présentée comme marquant l’achèvement de la conquête française de l’Afrique de l’Ouest, signe de l’importance stratégique et symbolique de sa résistance. L’évolution de son armée, passée en quelques décennies d’un modèle féodal à une organisation moderne inspirée des standards européens, est également soulignée comme un fait notable de son commandement. Par ailleurs, la source rapporte que l’empire Wassoulou reposait en partie sur la capture et la vente d’esclaves issus des populations conquises, un aspect que les récits historiques associent à la fois à la puissance économique de l’empire et aux tensions avec les populations animistes, hostiles à l’islam imposé et aux quotas de captifs.
Héritage et mémoire
L’empire Wassoulou fondé par Samory Touré s’est effondré en 1898, peu après son arrestation. Son parcours, de chef de guerre local à fondateur d’un empire s’étendant sur plusieurs territoires actuels, de la Guinée au Mali, en passant par la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, en fait une figure majeure de la résistance africaine face à l’expansion coloniale française à la fin du XIXe siècle. Mort en déportation à Ndjolé, au Gabon, le 2 juin 1900, il demeure associé dans la mémoire régionale à près de deux décennies de résistance militaire et diplomatique face à une puissance coloniale largement supérieure en moyens matériels.
Repères
- Vers 1830 : naissance de Samory Touré à Miniambaladougou, actuelle Guinée.
- 1848 : capture de sa mère, réduite en esclavage.
- 1861 : il est nommé kélétigui (chef de guerre) à Dyala.
- Entre 1873 et 1874 : il prend le titre d’almamy.
- 1878 : fondation de l’empire Wassoulou, capitale à Bissandougou.
- 1881 : prise de Kankan.
- 28 mars 1886 : traité de paix et de commerce avec la France.
- Juin 1892 : prise de Bissandougou par le colonel Humbert.
- 1893-1898 : résistance dans l’arrière-pays de la Côte d’Ivoire.
- 29 septembre 1898 : arrestation par le capitaine Gouraud à Guélémou.
- 2 juin 1900 : mort à Ndjolé, Gabon.
Samory Touré, une résistance qui marque l’histoire ouest-africaine
Le parcours de Samory Touré illustre la capacité d’un chef de guerre africain à bâtir, en quelques décennies, un empire organisé et une armée modernisée, capable de tenir en échec une puissance coloniale pendant près de vingt ans. Son arrestation en 1898 ne clôt pas seulement une trajectoire personnelle : elle symbolise, selon la source consultée, l’achèvement de la conquête française de l’Afrique de l’Ouest et reste, à ce titre, un repère incontournable pour comprendre cette période de l’histoire du continent.
Sources
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