Samora Machel meurt le 19 octobre 1986, vers 21 h 21, quand l’avion présidentiel mozambicain s’écrase sur une colline de Mbuzini, en Afrique du Sud, à environ 150 mètres de la frontière du Mozambique. Le premier président du Mozambique indépendant avait 53 ans. Quarante ans plus tard, deux versions s’opposent toujours : une erreur de l’équipage, selon la commission d’enquête sud-africaine ; un piège, selon le Mozambique et l’Union soviétique. Voici ce que l’on sait, ce qui a été établi, et ce qui reste sans réponse.
La nuit du 19 octobre 1986
Ce dimanche-là, Samora Machel revient d’une réunion de dirigeants de la région organisée en Zambie. Selon le rapport de la commission d’enquête sur l’accident, repris par les historiens, la rencontre a lieu à Mbala, dans le nord de la Zambie ; la Commission vérité et réconciliation sud-africaine parle, elle, du « sommet de Lusaka ». Les autorités zambiennes lui proposent de passer la nuit sur place. Il préfère rentrer à Maputo, où une réunion est prévue le lendemain matin.
L’appareil est un Tupolev Tu-134A-3 de la compagnie nationale, immatriculé C9-CAA, piloté par un équipage soviétique expérimenté, commandé par le capitaine Iouri Novodran. Il décolle de Mbala vers 18 h 38. Vers 21 h 10, alors qu’il devrait poursuivre sa descente vers Maputo, l’avion tourne vers la droite, d’environ 37 degrés. Les enregistrements du poste de pilotage montrent un équipage qui ne comprend pas pourquoi les aides à l’atterrissage de Maputo semblent hors service, et qui cherche en vain les lumières de la piste.
À 21 h 21, l’alarme de proximité du sol retentit. La descente continue. Quelques secondes plus tard, l’avion heurte les collines de Mbuzini, dans les monts Lebombo, au point où se rejoignent les frontières de l’Afrique du Sud, du Mozambique et du Swaziland (aujourd’hui Eswatini).
Le bilan retenu par le rapport d’enquête est de 34 morts sur 44 personnes à bord, dont le président, des ministres, des conseillers et l’équipage ; les chiffres varient selon les sources, la Commission vérité et réconciliation indiquant pour sa part 34 personnes à bord et neuf survivants. Parmi les morts figurent le ministre des Transports Luís Alcântara Santos, le conseiller Fernando Honwana et l’universitaire Aquino de Bragança.
Neuf heures de silence
Le site de l’accident est isolé. Selon la Commission vérité et réconciliation, l’un des survivants marche jusqu’à une maison voisine pour demander de l’aide ; à son retour, des membres des forces de sécurité sud-africaines sont déjà sur place. Des témoins, dont une infirmière, racontent avoir été écartés du site et avoir vu des agents fouiller l’épave et emporter des documents. Le ministre des Affaires étrangères Pik Botha et le chef du renseignement Niel Barnard ont reconnu que des documents avaient été emportés pour être copiés.
Pendant ce temps, à Maputo, on cherche l’avion. Des hélicoptères survolent la région et la baie de Maputo, sans résultat. Le Mozambique n’est informé de l’accident qu’environ neuf heures après les faits. Le lendemain matin, la radio nationale diffuse de la musique funèbre ; le soir, le Frelimo, le parti au pouvoir, confirme la mort de son président.
Samora Machel, de l’infirmier au chef de guerre
Samora Moisés Machel naît le 29 septembre 1933 à Madragoa, aujourd’hui Chilembene, dans la province de Gaza, au sud du Mozambique, alors colonie portugaise. Sa famille est paysanne. Comme la plupart des Mozambicains noirs, son père est classé « indígena » par l’administration coloniale, un statut qui l’oblige à vendre ses récoltes moins cher que les colons et à cultiver le coton.
Le jeune Samora étudie dans une école de missionnaires catholiques, puis se forme comme infirmier à Lourenço Marques, l’actuelle Maputo, à partir de 1954. À l’hôpital Miguel Bombarda, il proteste contre l’écart de salaire entre infirmiers noirs et blancs. Averti qu’il est surveillé par la PIDE, la police politique portugaise, il quitte le pays en 1963 pour rejoindre en Tanzanie le Front de libération du Mozambique (Frelimo).
Il part se former militairement en Algérie, puis dirige le camp d’entraînement du Frelimo à Kongwa, en Tanzanie. La guerre d’indépendance commence le 25 septembre 1964. Commandant sur le front du Niassa, il prend la tête de l’armée de libération après la mort de son premier chef, Filipe Samuel Magaia, en 1966. Le fondateur du Frelimo, Eduardo Mondlane, est tué par un colis piégé le 3 février 1969. Après une période de direction collégiale, Samora Machel est élu président du mouvement en 1970.
Le premier président du Mozambique
La chute de la dictature portugaise, le 25 avril 1974 (la « révolution des Œillets »), ouvre la voie aux négociations. L’accord de Lusaka, signé le 7 septembre 1974, fixe l’indépendance au 25 juin 1975. Ce jour-là, Samora Machel proclame la République populaire du Mozambique et en devient le premier président. En septembre 1975, il épouse Graça Simbine, devenue ministre de l’Éducation et de la Culture : Graça Machel.
Le nouveau pouvoir transforme vite le pays. La terre est nationalisée ; le 24 juillet 1975, la santé et l’éducation le sont aussi, et des services nationaux remplacent les écoles et cliniques privées ; le 3 février 1976, les logements mis en location deviennent propriété de l’État. En février 1977, le Frelimo se déclare parti marxiste-léniniste, dans un régime de parti unique.
Les zones d’ombre du régime
Raconter Samora Machel honnêtement, c’est aussi parler de la répression. Le régime ouvre des « centres de rééducation » où sont envoyés, souvent sans jugement, de petits délinquants, des opposants politiques et des personnes jugées « antisociales ». Les conditions y sont dures ; faute de chiffres fiables, l’historien Benedito Machava estime que plus d’un millier de détenus ont pu y mourir. En 1975, au camp de Nachingwea, en Tanzanie, d’anciens militants du Frelimo opposés à la direction, dont Uria Simango, sont exhibés et contraints à des aveux publics. Ils sont ensuite exécutés, à une date restée incertaine ; un ancien ministre de la Sécurité l’a confirmé devant le Parlement en 1995.
Le pays est aussi en guerre. Pour avoir appliqué en 1976 les sanctions de l’ONU contre la Rhodésie blanche de Ian Smith et fermé la frontière, le Mozambique voit naître un mouvement armé soutenu par les services rhodésiens, la Résistance nationale mozambicaine (Renamo). Après l’indépendance du Zimbabwe en 1980, l’Afrique du Sud de l’apartheid prend le relais du soutien à la Renamo. La guerre civile ravage les campagnes et l’économie.
Samora Machel, lui, soutient ouvertement le Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela, alors emprisonné. Après un raid de commandos sud-africains contre des maisons de membres de l’ANC à Matola, près de Maputo, en 1981, il lance à la foule : la guerre « finira à Pretoria ».
Nkomati : la paix signée avec l’Afrique du Sud
Épuisé par la guerre et la crise économique, le Mozambique signe le 16 mars 1984, avec le président sud-africain P. W. Botha, l’accord de Nkomati, un pacte de non-agression : l’Afrique du Sud cesse d’aider la Renamo, le Mozambique cesse d’abriter l’ANC. L’accord est mal respecté. Des armes continuent d’arriver à la Renamo, qui opère aussi depuis le Malawi voisin.
En 1986, la tension monte. Selon la Commission vérité et réconciliation, les procès-verbaux du gouvernement sud-africain montrent une dégradation des relations dans les mois qui précèdent l’accident. Après la mort de six Sud-Africains dans l’explosion d’une mine près de la frontière, le ministre de la Défense Magnus Malan menace publiquement Samora Machel. L’Afrique du Sud met fin aux contrats de quelque 58 000 travailleurs mozambicains, un coup très dur pour l’économie du pays. Un mois avant sa mort, le président mozambicain avait aussi menacé le Malawi de fermer la frontière s’il continuait d’aider la Renamo.
Ce que dit l’enquête officielle
Le lendemain de l’accident, le Mozambique et l’Afrique du Sud conviennent d’une enquête internationale. Les règles de l’aviation civile confient la direction de l’enquête au pays où l’accident a eu lieu, l’Afrique du Sud, en association avec le pays propriétaire de l’avion (le Mozambique) et le pays constructeur (l’Union soviétique). Selon la Commission vérité et réconciliation, ces deux pays ne sont pas traités en partenaires égaux et se retirent après les premières étapes.
L’enquête est retardée de plusieurs semaines : le général Lothar Neethling, de la police sud-africaine, a saisi l’enregistreur du poste de pilotage sur le site et ne le remet aux enquêteurs qu’après une lettre d’avocat. Les enregistrements sont finalement étudiés en commun, en Suisse.
La commission dirigée par le juge Cecil Margo rend ses conclusions en 1987. Elle juge que l’avion était en état de vol et bien entretenu, et qu’aucune trace de sabotage ou d’intervention extérieure n’a été trouvée. Pour elle, l’équipage n’a pas suivi les procédures d’approche aux instruments, a continué à descendre de nuit sous la hauteur de sécurité et a ignoré l’alarme de proximité du sol. Le juge Margo évoque une hypothèse pour le virage fatal : l’équipage aurait suivi le signal d’une balise radio (VOR) qui n’était pas celle de Maputo, peut-être celle de l’aéroport de Matsapa, au Swaziland, dont l’indicatif était proche. L’Organisation de l’aviation civile internationale accepte ce rapport ; le Mozambique et l’Union soviétique le rejettent.
La thèse du « faux phare »
La délégation soviétique publie un rapport minoritaire. Elle estime qu’une fausse balise a attiré l’avion hors de sa route et explique le virage de 37 degrés. Selon elle, l’équipage a pris l’alarme pour une erreur, parce qu’il se croyait au-dessus d’un terrain plat, en approche de Maputo.
La Commission vérité et réconciliation sud-africaine, créée après la fin de l’apartheid, reprend le dossier à la fin des années 1990. Elle entend notamment Graça Machel. Elle recueille plusieurs éléments troublants, sans pouvoir les vérifier tous :
- un sergent de l’armée de l’air sud-africaine affirme avoir vu un ami construire une balise mobile dans le mois précédant l’accident, balise sortie de la base le week-end de l’accident ;
- deux pilotes qui volaient dans la région ce soir-là disent que le signal de Maputo s’est allumé anormalement tôt ;
- un agent de la tour de contrôle de Maputo aurait été recruté par les services sud-africains, et les bandes de l’aéroport de Maputo ont disparu ;
- un ancien officier du renseignement militaire décrit une réunion de hauts responsables de la sécurité sud-africaine près de Mbuzini la veille de l’accident ;
- surtout, l’avion est entré dans une zone militaire placée sous surveillance radar permanente, sans qu’aucun avertissement ne soit donné à l’équipage. Selon Abdul Minty, ancien responsable du Mouvement anti-apartheid britannique entendu par la Commission, le chef de l’armée de l’air sud-africaine a reconnu que l’appareil avait été suivi cette nuit-là.
En août 1998, la Commission reçoit le nom d’une personne qui aurait installé une fausse balise sur le flanc de la montagne de Mbuzini. La fin du mandat de son comité, à la fin du mois, l’empêche de vérifier cette information. Sa conclusion est prudente : elle n’a trouvé de preuve décisive ni pour l’erreur de pilotage ni pour la fausse balise, mais ses éléments remettent en question les conclusions de la commission Margo ; la possibilité d’une fausse balise et l’absence d’avertissement des autorités sud-africaines « exigent une enquête approfondie ».
Après la Commission : des promesses, pas de réponse
En 2003, un ancien membre d’une unité clandestine de l’apartheid, Hans Louw, alors en prison, affirme avoir participé à un complot contre Samora Machel. L’unité d’enquête spéciale sud-africaine, les « Scorpions », déclare n’avoir trouvé aucune preuve à l’appui de ces affirmations. D’autres auteurs, dont un journaliste portugais, défendent au contraire la thèse d’une suite d’erreurs de l’équipage.
Le 2 février 2006, le ministre sud-africain de la Sûreté, Charles Nqakula, annonce la réouverture de l’enquête, en lien avec le Mozambique. Aucune conclusion de cette nouvelle enquête n’a été rendue publique à ce jour. À la date de cet article, la cause de l’accident n’a donc jamais été établie par une décision définitive acceptée par les deux pays. ServAfrica ne retient aucune des deux thèses comme prouvée.
Samora Machel, une mémoire partagée entre deux pays
Les funérailles nationales ont lieu à Maputo le 28 octobre 1986, en présence de nombreux chefs d’État, dont Robert Mugabe, Kenneth Kaunda et Julius Nyerere, et du président de l’ANC Oliver Tambo. Samora Machel repose sur la place des Héros mozambicains, à Maputo. Joaquim Chissano lui succède.
Graça Machel a toujours dit sa conviction que la mort de son mari n’était pas un accident. En 1998, elle épouse Nelson Mandela, devenu président de l’Afrique du Sud : elle est la seule femme à avoir été la première dame de deux pays.
Sur la colline de Mbuzini, un mémorial dessiné par l’architecte mozambicain José Forjaz est inauguré le 19 janvier 1999 par Nelson Mandela, Graça Machel et le président mozambicain Joaquim Chissano. Il compte 35 tubes d’acier qui sifflent dans le vent, un pour chaque vie perdue. Le 19 octobre 2006, pour le vingtième anniversaire, le président sud-africain Thabo Mbeki le déclare site du patrimoine national.
Pour beaucoup de Mozambicains, Samora Machel reste le père de l’indépendance, le grand orateur, le dirigeant qui a défié l’apartheid. Pour d’autres, il est aussi le chef d’un régime de parti unique qui a emprisonné et exécuté des opposants. Les deux mémoires coexistent : c’est ce qui rend son histoire, quarante ans après, toujours vivante.
Les dates clés
- 29 septembre 1933 : naissance à Madragoa (Chilembene), province de Gaza.
- 1954 : début de sa formation d’infirmier à Lourenço Marques (Maputo).
- 1963 : départ pour la Tanzanie, entrée au Frelimo.
- 25 septembre 1964 : début de la guerre d’indépendance.
- 3 février 1969 : assassinat d’Eduardo Mondlane, fondateur du Frelimo.
- 1970 : Samora Machel devient président du Frelimo.
- 25 avril 1974 : révolution des Œillets au Portugal.
- 7 septembre 1974 : accord de Lusaka.
- 25 juin 1975 : indépendance ; premier président du Mozambique.
- Février 1977 : le Frelimo se déclare marxiste-léniniste.
- 16 mars 1984 : accord de Nkomati avec l’Afrique du Sud.
- 19 octobre 1986 : mort dans l’accident de Mbuzini.
- 28 octobre 1986 : funérailles nationales à Maputo.
- 1987 : la commission Margo conclut à une erreur de l’équipage ; rapport minoritaire soviétique.
- 1998 : la Commission vérité et réconciliation demande une nouvelle enquête.
- 19 janvier 1999 : inauguration du mémorial de Mbuzini.
- 2 février 2006 : annonce de la réouverture de l’enquête par l’Afrique du Sud.
- 19 octobre 2006 : le mémorial devient site du patrimoine national sud-africain.
Pour aller plus loin sur ServAfrica
- Graça Machel, militante de l’indépendance et voix des droits de l’enfant
- La fiche pays Mozambique
- Vivre au Mozambique : le guide pratique
- La fiche pays Afrique du Sud
- Archives africaines : les grandes figures et les grandes dates
Sources
- Commission vérité et réconciliation d’Afrique du Sud, rapport final, volume 2, chapitre 6, « Special Investigation into the death of President Samora Machel », 1998 : sabctrc.saha.org.za (consulté le 13 octobre 2026).
- South African History Online, « The death of Samora Machel » : sahistory.org.za (consulté le 13 octobre 2026).
- Rapport de la commission d’enquête (Board of Inquiry), 1987, parties I et II, avec les commentaires des délégations mozambicaine et soviétique : South African Civil Aviation Authority, caa.co.za (PDF) (consulté le 14 octobre 2026).
- Déroulé du vol, bilan, rapport Margo et enquêtes suivantes : article « 1986 Mozambican Tupolev Tu-134 crash », Wikipédia en anglais, qui s’appuie sur le rapport de la commission d’enquête : en.wikipedia.org (consulté le 13 octobre 2026).
- Biographie, indépendance, nationalisations, centres de rééducation et funérailles : article « Samora Machel », Wikipédia en anglais : en.wikipedia.org (consulté le 13 octobre 2026).
- Réouverture de l’enquête en 2006 : BBC News, « SA to reopen Machel crash probe », 9 février 2006 : news.bbc.co.uk ; « Mystery still surrounds Machel death », 19 octobre 2006 : news.bbc.co.uk (consultés le 13 octobre 2026).
- Photo : Samora Machel le 21 septembre 1985, département de la Défense des États-Unis (Defense Visual Information Center), domaine public, via Wikimedia Commons.
Article d’histoire rédigé par ServAfrica à partir des sources citées. Les causes de l’accident de Mbuzini n’ont jamais été établies par une décision définitive acceptée par l’Afrique du Sud et le Mozambique : les thèses de l’erreur de pilotage et de la fausse balise sont présentées comme telles, sans être tenues pour prouvées.
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