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Manuscrits de Tombouctou : le trésor écrit sauvé de la guerre
Archives et histoire

Manuscrits de Tombouctou : le trésor écrit sauvé de la guerre

09.10.2026

Manuscrits de Tombouctou : cette expression désigne un ensemble de copies d’ouvrages anciens connus dans le monde afro-musulman, ainsi que des productions locales originales, rédigées pour la plupart entre le XVIIe et le XIXe siècle. Conservés à Tombouctou et dans toute la région, ces textes sont d’une taille très variable, de quelques feuillets à plusieurs centaines de pages, et leur nombre total est estimé à plusieurs dizaines de milliers.

Ce patrimoine écrit, longtemps méconnu en dehors du Mali, est devenu en 2012 un symbole mondial de résistance culturelle face à l’occupation jihadiste du nord du pays. Son histoire éclaire la place de Tombouctou comme carrefour intellectuel du monde islamique africain, bien avant la période coloniale.

Des textes d’une grande diversité, en arabe et en langues africaines

La majorité des manuscrits de Tombouctou sont écrits en arabe, mais une partie l’est également dans des langues africaines, notamment le songhaï, le haoussa et le peul, à l’aide d’une version africanisée de l’alphabet arabe appelée écriture ajami. Les sujets traités couvrent un spectre très large : mathématiques, sciences, philosophie, islam, astronomie, droit, et même la rédaction de contrats commerciaux.

En 1995, un premier volume d’inventaire des manuscrits du centre Ahmed-Baba a été publié. Les 1 500 manuscrits recensés à cette occasion sont principalement en arabe et comprennent des Corans, des recueils de hadiths, des traités de fiqh, de grammaire, de théologie scolastique et de soufisme, des biographies du Prophète, des vers de louange, des prières, des textes de logique, de philosophie, d’astronomie, de médecine, de mathématiques et de rhétorique, ainsi que des traités sur la transcendance et l’occulte, des sermons, des homélies, des testaments, des traités sur le djihad et des textes historiques. Ces documents proviennent du Mali mais aussi du Niger, de la Mauritanie, du Maroc, ainsi que de pays du Proche ou du Moyen-Orient.

Un lien historique fort avec le Maroc

D’après des conservateurs maliens, une grande partie des manuscrits classés au patrimoine universel concerne le Maroc, soit plus de 30 % des manuscrits recensés. Certains textes évoquent les rapports économiques et culturels entre le Maroc et d’autres régions, tandis que d’autres ont été rédigés par des scientifiques marocains. Ce lien n’a rien d’anodin : Tombouctou fut dominée successivement par la dynastie des Saadiens puis par les Alaouites. La région fut administrée par le Pachalik de Tombouctou, dont le gouverneur était nommé par le sultan du Maroc Ahmed al-Mansour, puis par Moulay Ismail et leurs successeurs Arma, de 1591 jusqu’en 1825, date à laquelle les Touaregs prirent la ville de Tombouctou.

La conservation d’un patrimoine fragile

Une bibliothèque publique soutenue par l’Unesco, l’Institut des hautes études et des recherches islamiques Ahmed-Baba (IHERI-AB), a été fondée à Tombouctou par le gouvernement malien en 1973. Elle contient environ 30 000 textes. Un projet de numérisation des documents a été initié en 2008 et réalisé en France, à l’Institut national des sciences appliquées (Insa) de Lyon.

La majorité des manuscrits reste toutefois partagée entre plusieurs dizaines de bibliothèques familiales privées de Tombouctou, parmi lesquelles le Fondo Kati, la Bibliothèque des Manuscrits al-Wangari et la Bibliothèque commémorative Mamma-Haïdara. Transmis de génération en génération au sein des familles de Tombouctou, ces manuscrits sont souvent conservés dans des conditions médiocres, exposés aux insectes et aux outrages du temps. En octobre 2008, une de ces bibliothèques domestiques fut inondée : 700 manuscrits furent alors détruits.

La reconnaissance de la valeur de ces manuscrits médiévaux a par ailleurs diminué au fil du temps, et certains d’entre eux ont été vendus. Le magazine Time a relaté qu’un imam avait vendu certains de ces documents 50 dollars américains pièce, une information qui reste à confirmer selon Wikipédia. Les successions sont également souvent l’occasion de l’éclatement de bibliothèques familiales, avec perte ou vente de documents anciens et uniques.

L’évacuation clandestine pendant la guerre du Mali

Le 1er avril 2012, Tombouctou est passée sous le contrôle des rebelles touaregs du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), alors alliés au mouvement salafiste Ansar Dine et à l’organisation terroriste islamiste Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), avant que le MNLA ne soit évincé de la ville par cette dernière.

À partir de l’été 2011, des érudits et des volontaires, notamment dirigés par Abdelkader Haidara et Stéphanie Diakité, ont clandestinement évacué de 160 000 à 300 000 manuscrits, selon les sources de Tombouctou, vers la capitale malienne afin de les protéger d’une destruction par les islamistes jihadistes d’AQMI, dont certains auraient fait des autodafés de manuscrits anciens. Stéphanie Diakité a résumé cette mobilisation en ces termes : « Nous avons compris le pouvoir de ces bibliothèques quand des personnes de tous horizons, de tous milieux sociaux et parlant toutes les langues du Mali, et quand des villages entiers de la région s’engagèrent corps et âme et prirent souvent des risques considérables pour nous aider à évacuer les manuscrits au Sud du Mali. »

Une association, T 160k, s’est donné pour projet de protéger et de restaurer ces documents. Selon l’historien Bruce Hall, le nouveau bâtiment de l’Institut Ahmed-Baba, inauguré en 2009, ne contenait en réalité pas de documents précieux, son directeur ayant refusé de les y transférer afin d’obtenir davantage d’aides. Shamil Jeppie, directeur du projet de conservation des manuscrits de Tombouctou à l’université du Cap, estime que plus de 90 % des manuscrits ont finalement été sauvés.

Un patrimoine disséminé dans tout le Sahel

Les manuscrits de Tombouctou ne se limitent pas à une seule ville. Au Mali, on trouve également des collections à Djenné, Gao, Kayes et Ségou. Des collections de manuscrits d’origine malienne existent aussi en Égypte et au Maroc. Plus largement, des manuscrits issus d’Afrique francophone subsaharienne sont conservés dans diverses collections en Europe et aux États-Unis.

Des manuscrits similaires sont préservés de manière précaire dans des bibliothèques privées à Chinguetti, en Mauritanie, tandis que des collections de textes islamiques sahariens sont conservées à Niamey, au Niger. On estime à environ 300 000 le nombre de manuscrits présents dans les régions nord du Mali, dont peut-être 50 000 à Tombouctou même, et à 900 000 ceux présents dans une région plus vaste englobant une partie de la Mauritanie et du Niger. Ces chiffres restent des estimations, qu’il convient de distinguer des inventaires précis réalisés localement.

Repères

  • XVIIe-XIXe siècle : période de rédaction de la majorité des manuscrits de Tombouctou.
  • 1591-1825 : la région est administrée par le Pachalik de Tombouctou, dont les gouverneurs sont nommés par les sultans marocains.
  • 1973 : fondation à Tombouctou de l’Institut des hautes études et des recherches islamiques Ahmed-Baba (IHERI-AB) par le gouvernement malien.
  • 1995 : publication du premier volume d’inventaire, 1 500 manuscrits recensés.
  • 2008 : lancement d’un projet de numérisation réalisé à l’Insa de Lyon ; en octobre, une bibliothèque familiale inondée perd 700 manuscrits.
  • 2009 : inauguration du nouveau bâtiment de l’Institut Ahmed-Baba.
  • Été 2011-2012 : évacuation clandestine de 160 000 à 300 000 manuscrits vers le sud du Mali.
  • 1er avril 2012 : Tombouctou passe sous le contrôle du MNLA, puis d’Ansar Dine et d’AQMI.

Ce qu’il faut retenir de ce patrimoine écrit

Les manuscrits de Tombouctou démontrent qu’une tradition savante écrite, en arabe et en langues africaines, s’est développée pendant des siècles au cœur du Sahel, touchant au droit, à l’astronomie, à la médecine ou à la théologie. Cette histoire rappelle aussi la fragilité d’un tel héritage, menacé à la fois par des conditions de conservation médiocres, par des trafics et, en 2012, par une occupation armée. La mobilisation de bibliothécaires familiaux, de chercheurs et de volontaires maliens a permis de sauver, selon les estimations citées par les spécialistes, la grande majorité de ce fonds. Aujourd’hui encore, les bibliothèques familiales de Tombouctou, les collections de Djenné, Gao, Kayes ou Ségou, ainsi que les fonds de Chinguetti en Mauritanie et de Niamey au Niger, continuent de porter la mémoire de ce patrimoine intellectuel africain.

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Sources

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