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Archives et histoire Éthiopie

Haïlé Sélassié, 96 ans après son couronnement : le dernier empereur d’Éthiopie

Le 2 novembre 1930, Haïlé Sélassié est couronné empereur d'Éthiopie. L'invasion italienne, le discours de Genève, l'OUA, les rastafaris, les famines et la chute de 1974 : notre dossier.

Équipe éditoriale ServAfrica. Publié le Lecture : 11 min

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Haïlé Sélassié reçoit l'hommage d'un grand vassal lors des fêtes de son couronnement à Addis-Abeba en 1930, couverture de L'Illustration
Les fêtes du couronnement de Haïlé Sélassié à Addis-Abeba, couverture de L'Illustration du 15 novembre 1930 (œuvre dans le domaine public). Photographie : Philippe Alès, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
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Haïlé Sélassié est couronné empereur d’Éthiopie le 2 novembre 1930, dans la cathédrale Saint-Georges d’Addis-Abeba, devant des délégations venues du monde entier. Il régnera quarante-quatre ans, avec une interruption de cinq ans pendant l’occupation italienne, avant d’être renversé par une junte militaire en 1974 puis assassiné en 1975. Figure de la résistance au fascisme, père de l’Organisation de l’unité africaine, vénéré par le mouvement rastafari, mais aussi monarque autoritaire dont le règne s’achève dans la famine et la révolte : 96 ans après son couronnement, retour sur le dernier empereur d’Éthiopie.

Le 2 novembre 1930, un couronnement suivi par le monde entier

Le matin du 2 novembre 1930, le ras Tafari Makonnen devient Négusse Négest, « roi des rois » d’Éthiopie, sous le nom de Haïlé Sélassié Ier, « puissance de la Trinité », le nom qu’il avait reçu à son baptême. La cérémonie, célébrée selon le rite de l’Église orthodoxe éthiopienne, est décrite par les témoins comme d’une grande splendeur.

Les invités disent l’importance que le monde accorde alors à l’Éthiopie, État africain resté indépendant. Le duc de Gloucester, fils du roi George V, représente le Royaume-Uni ; le maréchal Louis Franchet d’Espèrey représente la France ; le prince d’Udine représente le roi d’Italie, et un envoyé spécial, Herman Murray Jacoby, le président américain Herbert Hoover. L’Égypte, la Turquie, la Suède, la Belgique et le Japon ont aussi envoyé des émissaires. L’écrivain britannique Evelyn Waugh couvre l’événement pour la presse, et le conférencier américain Burton Holmes en tourne les seules images filmées connues.

Un journal américain évalue le coût des festivités à plus de trois millions de dollars. Les récits du couronnement font la couverture des magazines occidentaux. Ils parviennent jusqu’en Jamaïque, où ils vont donner naissance à un mouvement religieux que personne n’avait prévu.

Haïlé Sélassié, de Tafari Makonnen au trône

Tafari Makonnen naît le 23 juillet 1892 à Ejersa Goro, dans la province du Hararghe. Son père, le ras Makonnen, est un général qui a joué un rôle important à la bataille d’Adoua, où l’armée éthiopienne de l’empereur Ménélik II a battu l’armée italienne en 1896. Par sa grand-mère paternelle, Tafari descend de la dynastie salomonide, qui fait remonter ses origines au roi Salomon et à la reine de Saba. Il est éduqué à Harar par un religieux capucin éthiopien et par un médecin originaire de la Guadeloupe.

Gouverneur dès l’adolescence, il épouse en 1911 Menen Asfaw ; leur union durera cinquante ans. En 1916, l’héritier du trône, Lij Iyasu, est déposé. Zewditou, fille de Ménélik II, devient impératrice et Tafari est proclamé prince héritier et régent. Pendant quatorze ans, c’est lui qui gouverne au quotidien.

Régent, il poursuit une modernisation prudente. En 1923, il obtient l’entrée de l’Éthiopie à la Société des Nations en s’engageant à éradiquer l’esclavage, une pratique pourtant encore très répandue : on estime à deux millions le nombre d’esclaves au début des années 1930. En 1924, il entreprend une grande tournée en Europe et au Proche-Orient, de Jérusalem à Londres en passant par Paris. Il y visite écoles, hôpitaux et usines. À Jérusalem, il adopte quarante orphelins arméniens rescapés du génocide, qui formeront la fanfare impériale. « Nous avons besoin du progrès européen seulement parce que nous en sommes entourés », dit-il de sa politique de modernisation.

En 1928, l’impératrice lui confère le titre de roi. En mars 1930, le mari de Zewditou, le ras Gougsa Wellé, se soulève et est tué à la bataille d’Anchem. L’impératrice meurt quelques jours plus tard, le 2 avril 1930. Tafari est proclamé empereur ; il sera couronné sept mois plus tard.

La première constitution et l’ombre de l’Italie

Le 16 juillet 1931, Haïlé Sélassié donne à l’Éthiopie sa première constitution écrite, avec un parlement de deux chambres. Le texte laisse le pouvoir à l’aristocratie et à l’empereur, mais annonce une évolution démocratique, « jusqu’à ce que le peuple soit en mesure d’élire lui-même » ses représentants.

L’Italie de Mussolini, elle, n’a pas oublié Adoua. Après un incident à Welwel, en décembre 1934, l’armée italienne envahit l’Éthiopie en octobre 1935. Elle dispose d’une aviation moderne et emploie des armes chimiques, y compris contre des hôpitaux de campagne de la Croix-Rouge. L’armée éthiopienne, mal équipée, résiste plusieurs mois. Le 31 mars 1936, l’empereur conduit lui-même la contre-attaque de Maychew, qui échoue. Le 2 mai 1936, il quitte le pays ; le 5 mai, les troupes italiennes entrent à Addis-Abeba et le roi d’Italie est proclamé empereur d’Éthiopie.

Genève, 1936 : le discours qui a fait le tour du monde

Le 30 juin 1936, Haïlé Sélassié prend la parole devant l’assemblée de la Société des Nations à Genève. Bien qu’il parle couramment le français, il s’exprime en amharique. Il dénonce l’usage des armes chimiques contre les militaires comme contre les civils et rappelle aux États membres leurs engagements de sécurité collective. Le magazine américain Time l’avait déjà désigné « homme de l’année » pour 1935.

Son discours fait de lui une icône de l’antifascisme, mais il n’obtient pas l’aide espérée. La Société des Nations n’impose que des sanctions partielles à l’Italie. En 1937, seuls six pays refusent encore de reconnaître l’occupation : la Chine, la Nouvelle-Zélande, l’Union soviétique, la République espagnole, le Mexique et les États-Unis.

L’empereur passe ses années d’exil, de 1936 à 1941, en Angleterre, principalement à Bath, dans une maison qu’il achète, Fairfield House. Il y commence ses mémoires et continue à plaider la cause de son pays. Deux de ses gendres sont exécutés par les Italiens ; une de ses filles meurt en captivité en Italie en 1941.

5 mai 1941 : le retour à Addis-Abeba

L’entrée en guerre de l’Italie aux côtés de l’Allemagne, en juin 1940, change tout. Le Royaume-Uni soutient désormais la libération de l’Éthiopie. Le 18 janvier 1941, Haïlé Sélassié franchit la frontière soudanaise et le drapeau du Lion de Juda est de nouveau hissé. Avec les forces britanniques et du Commonwealth, la « Gideon Force » du colonel Orde Wingate et les partisans éthiopiens, l’armée italienne est vaincue.

Le 5 mai 1941, cinq ans jour pour jour après l’entrée des Italiens dans la capitale, l’empereur rentre à Addis-Abeba. Dans son discours, il demande à son peuple de ne pas rendre aux Italiens les atrocités subies. Le 27 août 1942, il confirme par la loi l’abolition de l’esclavage et prévoit des peines sévères, jusqu’à la peine de mort pour la traite.

L’Éthiopie dans le monde : l’ONU, l’OUA, l’Afrique

Après la guerre, l’Éthiopie est membre fondateur des Nations unies. En 1950, une résolution de l’Assemblée générale fédère l’Érythrée, ancienne colonie italienne, à l’Éthiopie. Fidèle au principe de sécurité collective, l’empereur envoie un bataillon éthiopien, le bataillon Kagnew, combattre en Corée sous le commandement de l’ONU. En 1955, pour le jubilé d’argent de son règne, il révise la constitution : la chambre basse devient élue, mais l’empereur conserve l’essentiel du pouvoir.

Son grand moment africain arrive en mai 1963. Haïlé Sélassié préside à Addis-Abeba la fondation de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), qui y installe son siège, et en devient le premier président. L’OUA est l’ancêtre de l’Union africaine, dont le siège est toujours dans la capitale éthiopienne. Avec le président malien Modibo Keïta, il contribue à mettre fin au conflit frontalier entre le Maroc et l’Algérie. Le 4 octobre 1963, il s’adresse à l’Assemblée générale des Nations unies. En novembre 1963, il est le seul chef d’État africain présent aux funérailles du président John F. Kennedy.

Son prestige international est immense : doyen des chefs d’État en exercice, il est souvent placé au premier rang lors des grands événements. En octobre 1971, il est reçu en Chine par Mao Zedong.

Le roi des rois des rastafaris

En Jamaïque, les récits du couronnement de 1930, notamment ceux du magazine Time, ont fait naître le mouvement rastafari, dont le nom vient du titre de l’empereur avant son sacre : ras Tafari. Pour ses fidèles, Haïlé Sélassié, « Lion conquérant de la tribu de Juda, roi des rois, élu de Dieu », est le messie qui doit conduire les peuples d’Afrique et de la diaspora africaine vers la liberté. Lui-même est resté toute sa vie un fidèle de l’Église orthodoxe éthiopienne.

En 1948, il donne 500 hectares de terres à Shashamané, à 250 kilomètres au sud d’Addis-Abeba, pour les personnes d’ascendance africaine qui avaient soutenu l’Éthiopie pendant la guerre ; des familles rastafaris y vivent toujours, sur des terres traditionnellement oromo, ce qui a suscité des tensions. Le 21 avril 1966, il se rend en Jamaïque : environ 100 000 rastafaris l’accueillent à l’aéroport de Kingston, au point que l’empereur ne peut d’abord pas descendre de l’avion. La chanteuse Rita Marley, épouse de Bob Marley, se convertit après l’avoir vu ce jour-là.

Les zones d’ombre d’un long règne

Le règne de Haïlé Sélassié a aussi ses pages sombres. En 1948, une révolte des Harari et des Somalis musulmans à Harar est violemment réprimée : centaines d’arrestations, loi martiale, biens confisqués, exode d’une partie de la population. En 1961, la fédération avec l’Érythrée tourne à la guerre : le parlement érythréen est dissous et le pays annexé en 1962 comme quatorzième province, ouvrant une guerre de trente ans. Des sources évoquent aussi la marginalisation de la langue oromo dans l’enseignement et l’administration.

Les réformes promises n’aboutissent pas. La réforme agraire bute sur la résistance de l’aristocratie et de l’Église, et les paysans restent écrasés par l’impôt. Les libertés publiques sont réduites ; dans les dernières années du règne, l’organisation Freedom House classe l’Éthiopie « non libre ». En décembre 1960, pendant un voyage de l’empereur au Brésil, la garde impériale tente un coup d’État, vite écrasé, mais qui marque, selon des historiens, le moment où des Éthiopiens contestent pour la première fois le pouvoir du souverain.

Deux famines pèsent lourd. Entre 1958 et 1961, dans le Tigré, environ 100 000 personnes seraient mortes. Entre 1972 et 1974, surtout au Wollo, la famine fait entre 40 000 et 80 000 morts selon les estimations. Les sources divergent sur ce que l’empereur savait de son ampleur, mais les images de cette famine ruinent sa popularité.

1974-1975 : la chute et l’assassinat

En février 1974, des émeutes contre la vie chère éclatent à Addis-Abeba, l’armée se mutine et le Premier ministre démissionne. Une grève générale paralyse le pays en mars. En juin, un comité de jeunes officiers et de sous-officiers, le Derg, se forme. Le 12 septembre 1974, il dépose l’empereur, âgé de 82 ans, qui est placé en résidence surveillée. Le 23 novembre, 60 anciens dignitaires du régime, dont un petit-fils de l’empereur et deux anciens Premiers ministres, sont exécutés sans procès.

Le 27 août 1975, les médias officiels annoncent la mort de Haïlé Sélassié des suites d’une opération. La vérité ne sera établie qu’après la chute du régime militaire, en 1991 : en 1992, ses restes sont retrouvés sous une dalle de béton dans l’enceinte du palais, et en 1994 un tribunal éthiopien juge d’anciens officiers et établit qu’il a été assassiné sur ordre du Derg. Le 5 novembre 2000, ses restes sont inhumés dans la cathédrale de la Sainte-Trinité d’Addis-Abeba, sans que le gouvernement accorde des funérailles impériales.

Haïlé Sélassié, 96 ans après

Aucun autre souverain africain du XXe siècle n’a eu une telle place dans l’imaginaire mondial. Pour l’Éthiopie, Haïlé Sélassié reste l’empereur de la résistance à l’invasion fasciste et de la modernisation, mais aussi celui d’un pouvoir absolu qui n’a pas su réformer à temps. Pour l’Afrique, il est l’un des pères de l’unité africaine, et l’Union africaine siège toujours à Addis-Abeba. Pour des millions de rastafaris dans le monde, il reste une figure sacrée. Ces dernières années, une nostalgie de son règne s’exprime aussi en Éthiopie. Comprendre Haïlé Sélassié, c’est comprendre une part essentielle de l’histoire de l’Éthiopie et de l’Afrique indépendante.

Les dates clés

  • 23 juillet 1892 : naissance de Tafari Makonnen à Ejersa Goro.
  • 1896 : victoire éthiopienne d’Adoua contre l’Italie.
  • 27 septembre 1916 : Tafari devient prince héritier et régent.
  • 1923 : l’Éthiopie entre à la Société des Nations.
  • 2 avril 1930 : mort de l’impératrice Zewditou.
  • 2 novembre 1930 : couronnement de Haïlé Sélassié.
  • 16 juillet 1931 : première constitution écrite.
  • Octobre 1935 : invasion italienne.
  • 5 mai 1936 : les Italiens entrent à Addis-Abeba ; l’empereur est en exil.
  • 30 juin 1936 : discours à la Société des Nations.
  • 5 mai 1941 : retour de l’empereur à Addis-Abeba.
  • 27 août 1942 : abolition de l’esclavage confirmée par la loi.
  • Mai 1963 : fondation de l’OUA à Addis-Abeba.
  • 21 avril 1966 : visite en Jamaïque.
  • 12 septembre 1974 : l’empereur est déposé par le Derg.
  • 27 août 1975 : assassinat de Haïlé Sélassié.
  • 5 novembre 2000 : inhumation à la cathédrale de la Sainte-Trinité.

Pour aller plus loin sur ServAfrica

Sources

  • Biographie, couronnement, règne, exil, OUA, rastafari, famines, chute et assassinat : article « Haile Selassie », Wikipédia en anglais : en.wikipedia.org (consulté le 14 octobre 2026).
  • Article « Hailé Sélassié Ier », Wikipédia en français : fr.wikipedia.org (consulté le 14 octobre 2026).
  • Discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1963 : bibliothèque numérique des Nations unies, document A/PV.1229 : digitallibrary.un.org.
  • Photo : couverture de L’Illustration du 15 novembre 1930, « Les fêtes du couronnement à Addis-Abéba » (œuvre originale dans le domaine public), photographie de Philippe Alès, licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Article d’histoire rédigé par ServAfrica à partir des sources citées. Les bilans des famines sont des estimations ; nous indiquons les fourchettes publiées.

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