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Soundiata Keïta et la charte du Manden, fondateur légendaire de l’empire du Mali
Archives et histoire

Soundiata Keïta et la charte du Manden, fondateur légendaire de l’empire du Mali

05.10.2026

Soundiata Keïta est l’une des figures les plus célèbres de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest précoloniale. Souverain mandingue né à la fin du XIIe siècle, il est présenté par la tradition orale comme le fondateur de l’empire du Mali, l’un des plus vastes ensembles politiques qu’ait connus le continent africain. Son histoire, transmise de génération en génération par les griots, mêle faits attestés et récits épiques, au point que les historiens distinguent aujourd’hui soigneusement ce qui relève de la mémoire légendaire et ce qui peut être retenu comme élément historique plus assuré.

Origines et contexte de Soundiata Keïta

Selon la tradition, Soundiata Keïta, de son nom complet Diata Konaté, également appelé Soundjata Keïta ou, selon l’oralité, Mari Diata Konaté, serait né le 20 août 1190 à Dakadjalan, au royaume du Mali, alors appelé royaume du Manding. Il est le fils de Naré Maghann Konaté, roi du Manding, et de Sogolon Kondé, sa seconde épouse. Le récit traditionnel rapporte qu’un chasseur devin aurait prédit au roi qu’une femme laide et bossue lui donnerait un fils destiné à devenir un grand roi. Cette femme fut Sogolon Kondé, présentée par deux chasseurs venus du pays de Do.

Le royaume du Manding dans lequel naît Soundiata est, selon les historiens, un territoire morcelé en une multitude de petits royaumes, marqué par une insécurité importante liée aux raids esclavagistes que ces royaumes se livraient entre eux, les captifs étant vendus aux Markas et aux Maures du Sahel. C’est dans ce contexte qu’émerge la figure de Soumaoro Kanté, roi du Sosso, qui tente d’imposer son autorité sur l’ensemble de la région.

Le parcours de Soundiata Keïta

La tradition orale rapporte que Soundiata naquit paralysé et qu’il marcha à quatre pattes jusqu’à l’âge de sept ans. Le prénom « Soundiata » est d’ailleurs la contraction de « Sogolon Diata », signifiant « Diata, fils de mère Sogolon », conformément à la coutume mandingue qui ajoute le nom de la mère au prénom d’un enfant porteur d’une particularité notable, ici son infirmité.

À la mort de Naré Maghann Konaté en 1218, c’est Dankaran Toumani, le fils aîné né d’une autre épouse, qui prend le pouvoir, au mépris de la volonté du roi défunt de respecter la prédiction faite au sujet de Soundiata. Sogolon Kondé et ses enfants subissent alors le mépris du nouveau roi et de sa mère, Sassouma Bereté. C’est après un nouvel affront subi par sa mère que, selon la légende, Soundiata, âgé de sept ans, se lève et recouvre l’usage de ses jambes en s’appuyant sur le bâton royal.

La haine de Dankaran Toumani et de Sassouma Bereté pousse cependant Soundiata, sa mère et ses sœurs à l’exil, au royaume de Mema. C’est durant cette période que Soumaoro Kanté attaque le royaume du Manding, provoquant la fuite de Dankaran Toumani vers Kissidougou, en actuelle Guinée. La tradition rapporte que Soumaoro aurait mené plusieurs expéditions au cours desquelles onze des fils de Naré Maghann Konaté furent massacrés, Soundiata étant épargné.

Les habitants du Manding finissent par aller chercher Soundiata en exil pour lui demander de reprendre son héritage, épisode auquel la tradition rattache l’origine du nom « Keïta », contraction de « Kien » (héritage) et « Ta » (prendre). Devenu populaire auprès des Mandingues qui espèrent qu’il chassera les envahisseurs du Sosso, Soundiata inquiète Soumaoro Kanté, à qui des sorciers auraient prédit : « Ton vainqueur naîtra au Mali ». Pour échapper à une possible vengeance, Soundiata se réfugie alors chez un souverain voisin et allié, en attendant le moment favorable pour libérer son royaume.

Les combats et les actes marquants de Soundiata Keïta

Formé dès son plus jeune âge à la chasse et au tir à l’arc, Soundiata Keïta rassemble ses guerriers lorsqu’un émissaire lui apprend la révolte des Mandé contre Soumaoro Kanté. Selon la tradition orale, il aurait réuni une armée composée de dix mille cavaliers et de cent mille fantassins. Sa sœur Nana Triban, que Soumaoro avait épousée de force, se serait enfuie pour lui révéler le secret de la faiblesse de Soumaoro : seule une flèche portant un ergot de coq blanc pouvait le tuer.

Rassemblant les forces de plusieurs petits royaumes en lutte contre le Sosso, Soundiata Keïta parvient à vaincre l’armée de Soumaoro Kanté en 1235, lors de la bataille de Kirina. Soumaoro s’enfuit et, selon la légende, disparaît dans une montagne à Koulikoro. Cette victoire ouvre la voie à la réunification des royaumes mandingues sous l’autorité de Soundiata.

Proclamé « Mansa », titre signifiant « roi des rois », Soundiata Keïta voit son intronisation marquée, selon la tradition, par la proclamation de la charte du Manden par la confrérie des chasseurs du Mandé. Ce texte, qui abolirait l’esclavage, est considéré par certains historiens comme l’une des premières déclarations des droits de l’homme. Vers 1240, Soundiata s’empare de Koumbi-Saleh, capitale de l’ancien empire du Ghana, qu’il détruit, prenant alors le titre d’empereur. Il envoie ensuite ses lieutenants conquérir le Bambouk.

La tradition le présente comme un grand administrateur, développant le commerce, l’exploitation de l’or et introduisant de nouvelles cultures, dont le coton. Il organise politiquement et administrativement les peuples soumis, installant une solide organisation militaire dans laquelle les chefs de ses armées deviennent gouverneurs de province. Sa tolérance religieuse aurait permis la coexistence pacifique de l’islam et des religions traditionnelles mandées au sein de son empire, lui qui pratiquait les deux en parallèle.

Selon une variante rapportée par l’historien et écrivain guinéen Djibril Tamsir Niane, Soundiata serait mort noyé dans la rivière Sankarani en 1255, et aurait été enterré à proximité du cours d’eau. D’autres versions de l’épopée, notamment celle du griot malien Wa Kamissoko, racontent qu’il serait mort de vieillesse dans son palais de Dakadjalan. Une autre variante, répandue parmi les Peuls du Wassoulou, évoque sa mort par une flèche tirée par un archer peul. À sa disparition, l’empire du Mali s’étendait de l’Atlantique au Moyen Niger, et de la forêt au désert.

Ce qu’en disent les historiens sur Soundiata Keïta

L’histoire de Soundiata Keïta est essentiellement connue à travers une épopée aux tonalités légendaires, transmise de génération en génération par les griots. Deux versions écrites majeures existent à l’époque contemporaine : celle de l’historien africain Djibril Tamsir Niane, qui publie en 1960 une version brève et retravaillée relatée par le griot Mamadou Kouyaté dans « Soundjata ou l’épopée mandingue », et celle, nettement plus ample, de l’ethnologue malien Youssouf Tata Cissé, qui consigne en 1988 la version du griot Wa Kamissoko dans « La Grande Geste du Mali ».

Les historiens soulignent que cette épopée constitue « un mélange de souvenirs réels et de motifs de conte », autrement dit « une construction littéraire qui évoque l’histoire locale parasitée par le thème universel du héros classique ». Ces récits témoignent avant tout des conceptions politiques et des revendications identitaires de ceux qui les profèrent, au moment et dans le lieu où ils sont racontés.

Les connaissances historiques sur le Mali ancien restent limitées en dehors des références constantes, dans la tradition orale, aux royaumes de Do et de Kri, dont la localisation précise n’a jamais pu être établie. Il n’est aujourd’hui plus contesté que Soumaoro Kanté fut « le premier roi et le roi le plus authentique » du Manden, et le véritable fondateur de l’empire du Mali. Soundiata aurait ainsi été, dans cette lecture historique, le continuateur de l’œuvre politique engagée par son adversaire, reprenant à son compte le processus de formation d’un empire puissant aux dépens de petits royaumes. De nombreuses incertitudes subsistent par ailleurs sur les motivations et les circonstances exactes de la guerre entre le royaume de Sosso et le Manden.

Sur l’édification de l’empire et son organisation après la victoire de Soundiata, les versions divergent également de façon significative entre celle développée par Djibril Tamsir Niane, notamment dans l’Histoire générale de l’Afrique de l’Unesco, et celles rapportées par le griot Wa Kamissoko ou par l’historien malien Youssouf Tata Cissé. La version relatée par Wa Kamissoko met ainsi l’accent sur les conflits qui suivent la défaite de Soumaoro et sur la nécessité, pour Soundiata, de réprimer les velléités d’indépendance de ses anciens alliés.

Héritage et mémoire de Soundiata Keïta

Soundiata Keïta a eu trois fils qui se sont succédé sur le trône de l’empire du Mali : Mansa Oulé Keïta, dit le roi Rouge, souverain paisible et pieux qui étendit le royaume ; Ouati Keïta, fils adoptif ; et Khalifa Keïta, également fils adoptif. Les règnes de Ouati et de Khalifa furent marqués par l’impopularité et un manque d’autorité, faisant apparaître des tensions au sein de l’empire. Mansa Abou Bakari, neveu de Soundiata par sa sœur Kolonkan Keïta, figure également parmi ses successeurs évoqués par la tradition.

Dès la création de la République du Mali en 1960, le récit de Soundiata Keïta est fréquemment mobilisé pour construire une identité nationale et légitimer les choix politiques du nouvel État. Le point culminant de ce processus est la « reconstitution », en Guinée et au Mali, à la fin des années 1990, de la charte de Kurukan Fuga, un épisode de l’épopée de Soundiata sciemment adapté au présent et à la modernité. Ce travail de reconstitution a été réalisé lors d’une soirée culturelle par une trentaine de membres de l’association des griots de Kankan, qui ont exposé chacun ce qu’ils savaient des lois prises par Soundiata lors de l’assemblée qu’il avait réunie.

Aujourd’hui encore, la figure de Soundiata Keïta et la charte du Manden qui lui est attribuée demeurent des références culturelles et politiques fortes en Afrique de l’Ouest, convoquées pour illustrer une tradition ancienne de gouvernance et de droits reconnus aux populations, même si les historiens appellent à la prudence quant à la part exacte de légende et de réalité historique dans ces récits.

Repères

  • 20 août 1190 : naissance présumée de Soundiata Keïta à Dakadjalan, royaume du Manding.
  • 1218 : mort de Naré Maghann Konaté, père de Soundiata ; Dankaran Toumani accède au pouvoir.
  • 1235 : victoire de Soundiata Keïta sur Soumaoro Kanté à la bataille de Kirina.
  • Vers 1240 : prise et destruction de Koumbi-Saleh, ancienne capitale de l’empire du Ghana.
  • 1255 : mort de Soundiata Keïta, selon une variante, dans la rivière Sankarani.

Soundiata Keïta reste, à travers l’épopée transmise par les griots, l’une des figures fondatrices de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest. Entre mémoire légendaire et reconstitution historique, son récit continue d’alimenter la réflexion sur les origines de l’empire du Mali et sur la charte du Manden qui lui est associée.

Sources

ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance. Retrouvez d’autres portraits de grandes figures africaines sur servafrica.fr.

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