
Lat Dior, le damel qui a tenu tête à la colonisation française au Sénégal
Lat Dior, de son nom complet Latyr Dior Ngoné Latyr Diop, est l’une des figures les plus marquantes de l’histoire du Sénégal précolonial. Né en 1842 à Keur Amadou Yalla, il devient damel du royaume du Cayor à deux reprises, de 1861 à 1863 puis de 1871 à 1883, et s’impose comme l’un des plus déterminés opposants africains à la pénétration coloniale française. Pendant vingt-cinq ans, il mène une résistance faite de combats, d’alliances et de replis stratégiques, jusqu’à sa mort lors de la bataille de Dékheulé, le 26 octobre 1886.
Origines et contexte
Lat Dior est le fils de Beur Guett Sakhéwar Sokhna Mbaye Diop et de la Linguère Ngoné Latyr Fall. Il naît en 1842 à Keur Amadou Yalla, au nord-est du Cayor, dans une société où l’accession au titre de damel obéit à des règles précises. Pour être éligible, il fallait appartenir à l’un des trois clans Fall dits seugteuf par filiation paternelle, et à l’une des sept familles princières garmi par filiation utérine. Lat Dior remplissait la seconde condition, étant de la lignée Guédj par sa mère, mais pas la première, puisqu’il ne portait pas le patronyme Fall seugteuf. Il restera ainsi le seul damel du Cayor à ne pas porter le nom de famille Fall.
Cette situation particulière prend tout son sens lorsque le gouverneur Louis Faidherbe tente d’imposer Madiodio Fall à la tête du Cayor. Les Diambours, l’assemblée des grands notables, et la puissante famille maternelle des Guédj s’y opposent et parviennent à faire reconnaître Lat Dior. Il devient ainsi, à dix-sept ans, le seul damel de son lignage, intronisé par Demba War Sall, son plus proche collaborateur, après avoir été circoncis et initié.
Le parcours
Les premiers désaccords entre le Cayor et la France remontent à 1856, lorsque le damel Birima Ngoné Latyr Fall, demi-frère de Lat Dior, accepte sous contrainte l’installation d’une ligne télégraphique entre Saint-Louis et Dakar. Après la mort de Birima en 1859, le conseil des grands électeurs désigne Macodou Coumba Yandé Mbarrou, qui refuse l’accord conclu par son prédécesseur. Faidherbe décide alors de le chasser. Les tiédos de Macodou remportent d’abord la bataille de Gatty, mais sont finalement vaincus à Kouré, et Macodou doit fuir au Saloum. La jonction Saint-Louis-Dakar est alors réalisée par les Français, qui en profitent pour annexer plusieurs provinces.
Madiodio Déguène Codou, soutenu par Faidherbe, est ensuite élu damel, avec l’appui ouvert des Français présents à son intronisation. Déçu de ne pas avoir obtenu ce titre, Lat Dior, appuyé par Demba War Sall, décide d’engager la lutte. En 1861, son armée écrase Madiodio et les Français à la bataille de Coki, ce qui conduit au départ de Madiodio. Faute de prétendant masculin issu des Fall, certains notables suggèrent d’introniser la mère de Lat Dior comme souveraine, mais Demba War Sall s’y oppose et impose son neveu comme damel.
Une fois au pouvoir, Lat Dior cherche à fédérer les royaumes voisins, jusqu’au Trarza en Mauritanie, contre la pénétration française. Cette diplomatie inquiète les colons, qui redoutent un soulèvement général et choisissent temporairement de temporiser. Mais Faidherbe, de retour au Sénégal, décide de chasser Lat Dior et de rétablir Madiodio, qui cède en échange plusieurs provinces à la France, dont le grand Ndiambour, le Saniokhor et le Mbawar.
Les combats et les actes marquants
Le 29 décembre 1863, une expédition de cent quarante soldats français appuyés par les partisans de Madiodio marche contre Lat Dior. Celui-ci leur tend une embuscade à Ngolgol et l’anéantit presque entièrement : c’est sa première grande victoire, qui lui permet de tenter à nouveau de rallier les royaumes voisins. Faidherbe charge alors Pinet-Laprade de rétablir la situation. Après plusieurs manœuvres, les tiédos de Lat Dior affrontent les spahis de Pinet-Laprade à Loro, le 12 janvier 1864, mais doivent battre en retraite face à la supériorité numérique et à l’armement français.
Madiodio est rétabli et le Cayor annexé en 1865. Lat Dior s’exile alors au Sine, où il demande l’asile au Maad a Sinig Coumba Ndoffène Famak Diouf, avant de rejoindre le Saloum, où règne l’almamy Maba Diakhou Bâ, disciple d’El Hadj Omar Tall. Maba accepte de l’aider à condition qu’il se convertisse à l’islam : Lat Dior, jusque-là de religion tieddo, devient musulman sous le nom de Silmakha Diop, ce qui lui aliène une partie de ses tiédos restés attachés à l’animisme. Il devient le général de l’armée de Maba, avec qui il affronte Pinet-Laprade lors de la bataille du Rip, le 30 novembre 1865 : les Français subissent de lourdes pertes mais parviennent à dissuader les assaillants. Maba Diakhou Bâ est tué en 1867 à la bataille de Fandane-Thiouthioune, également appelée bataille de Somb.
Lat Dior revient alors au Cayor, frappé par les maladies, les invasions de sauterelles, la guerre civile et la famine. Allié à l’almamy du Fouta-Toro, Cheikhou Amadou, il remporte le 3 juillet 1869 la bataille de Mekhé face aux Français. Pinet-Laprade meurt du choléra le mois suivant. Le 12 janvier 1871, Lat Dior est enfin reconnu par tous comme damel du Cayor. Profitant de l’affaiblissement de la France engagée dans la guerre contre l’Allemagne, il annexe le Baol et cumule les titres de damel et de teigne.
En 1874, son ancien allié Cheikhou Amadou, devenu Bourba du Djolof, attaque le Cayor. Lat Dior, qui entretient alors de bonnes relations avec la France et notamment avec le colonel Brière de l’Isle, combat et écrase Cheikhou Amadou en janvier 1875. Le 21 décembre 1876, il capture et livre aux colons Sidya Ndate Yalla, qui souhaitait pourtant s’allier à lui contre la domination coloniale. En 1879, il destitue Demba War Sall et ses frères de leurs fonctions après vingt-six ans de fidélité ; les deux hommes ne se reverront plus jusqu’à la mort de Lat Dior. Cette même année, il signe un contrat avec les Français pour la construction de la ligne de chemin de fer Dakar-Saint-Louis. Mais en 1880, mesurant que cette infrastructure pourrait affaiblir son autorité, il se retourne contre ce projet et refuse également l’implantation de la culture de l’arachide, qu’il perçoit comme un nouveau vecteur de domination française. Ce refus marque le début de ses derniers affrontements avec les troupes coloniales, qui s’achèvent par sa mort à la bataille de Dékheulé, le 26 octobre 1886.
Ce qu’en disent les historiens
Lat Dior est généralement considéré comme une figure emblématique de l’histoire du Sénégal et comme l’un des grands opposants à la pénétration coloniale française dans l’espace sénégambien. Selon la source consultée, il aurait infligé au colonisateur plus de pertes que quiconque dans cette région, s’engageant dans plus d’une vingtaine de batailles en vingt-cinq ans de résistance.
Le témoignage le plus souvent cité pour illustrer cette résistance est celui de Louis Faidherbe lui-même, administrateur colonial français au Sénégal, qui écrivait : « Depuis vingt-cinq ans, Latyr Dior nous avait toujours combattus, soit par les armes, soit par ses agissements. Il nous infligea autrefois un désastre sanglant à N’golgol, où cent trois de nos hommes sur cent quarante restèrent sur le terrain ; en 1869, ses cavaliers détruisirent presque entièrement à Mekhey l’escadron de spahis sénégalais […] ». Cette citation, tirée de l’ouvrage de Faidherbe « Le Sénégal, la France dans l’Afrique Occidentale », donne la mesure du respect contraint que lui portait son principal adversaire.
Les historiens soulignent également la trajectoire singulière de Lat Dior sur le plan religieux et politique : né tieddo, converti à l’islam sous l’influence de Maba Diakhou Bâ, il navigue ensuite entre alliances successives avec des souverains musulmans et des phases de rapprochement tactique avec les autorités coloniales, notamment avec le colonel Brière de l’Isle. Cette alternance entre résistance armée et négociations ponctuelles, documentée par la source, illustre la complexité des stratégies déployées par les souverains africains de l’époque face à l’avancée coloniale, loin d’une lecture univoque du conflit.
Heritage et mémoire
Mort au combat le 26 octobre 1886 lors d’un dernier engagement sans espoir à Dékheulé, Lat Dior laisse le souvenir d’un chef qui a refusé jusqu’au bout l’implantation de la ligne ferroviaire Dakar-Saint-Louis et la culture de l’arachide imposées par la France, voyant dans ces projets des instruments de domination. Son opposition de vingt-cinq ans, marquée par des victoires comme celles de Ngolgol, de Mekhé ou de Paoskoto, en fait une référence dans l’histoire de la résistance à la colonisation en Afrique de l’Ouest. Il demeure, selon la source consultée, une figure emblématique de l’histoire du Sénégal et l’un des symboles de la lutte contre la pénétration coloniale française dans l’espace sénégambien.
Repères
- 1842 : naissance de Lat Dior à Keur Amadou Yalla, au Cayor.
- 1861 : intronisation comme damel du Cayor après la victoire de Coki.
- 29 décembre 1863 : victoire de Ngolgol contre l’expédition française.
- 1865 : annexion du Cayor par la France, exil de Lat Dior.
- 30 novembre 1865 : bataille du Rip aux côtés de Maba Diakhou Bâ.
- 3 juillet 1869 : victoire de la bataille de Mekhé.
- 12 janvier 1871 : reconnaissance comme damel du Cayor et teigne du Baol.
- Janvier 1875 : victoire contre Cheikhou Amadou avec le colonel Brière de l’Isle.
- 1879 : signature puis remise en cause du contrat du chemin de fer Dakar-Saint-Louis.
- 26 octobre 1886 : mort lors de la bataille de Dékheulé.
Le parcours de Lat Dior rappelle combien l’histoire précoloniale africaine a été faite de stratégies, d’alliances mouvantes et de résistances déterminées face à la pénétration européenne. Pour approfondir d’autres figures et destinations liées à l’histoire du continent, retrouvez nos dossiers sur servafrica.fr.
Sources
- Wikipédia, article Lat Dior
- Faidherbe, « Le Sénégal, la France dans l’Afrique Occidentale », cité par Wikipédia
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