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Lat Dior, le damel qui a résisté à la colonisation française au Cayor

Lat Dior Ngoné Latyr Diop, damel du royaume du Cayor, est resté l'un des symboles les plus marquants de la résistance africaine face à la pénétration coloniale française au Sénégal, au XIXe siècle.

Équipe éditoriale ServAfrica. Publié le Lecture : 9 min

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Lat Dior, le damel qui a résisté à la colonisation française au Cayor
Photo : Ji-Elle / Wikimedia Commons, licence Public domain

Lat Dior Ngoné Latyr Diop, né en 1842 à Keur Amadou Yalla, dans le nord-est du Sénégal, a dirigé le royaume du Cayor en tant que damel de 1861 à 1863, puis de 1871 à 1883. Pendant vingt-cinq ans, il a mené une résistance armée contre la pénétration coloniale française, avant de mourir au combat le 26 octobre 1886 lors de la bataille de Dékheulé. Il reste considéré comme l’une des figures emblématiques de l’histoire du Sénégal et l’un des plus déterminés opposants africains à la colonisation dans l’espace sénégambien.

Origines et contexte

Lat Dior est le fils de Beur Guett Sakhéwar Sokhna Mbaye Diop et de la Linguère Ngoné Latyr Fall. Dans le royaume du Cayor, l’accession au titre de damel obéissait à des règles précises de filiation : il fallait appartenir à l’un des trois clans Fall dits seugteuf par filiation paternelle, et à l’une des sept familles princières garmi par filiation utérine. Lat Dior remplissait la condition garmi par sa lignée maternelle Guédj, mais il ne portait pas le patronyme Fall seugteuf, ce qui le rendait, en théorie, inéligible au titre de damel.

Cette situation particulière explique en partie les tensions qui ont marqué le début de son parcours politique. Lorsque le gouverneur Louis Faidherbe tenta d’imposer Madiodio Fall comme damel, les Diambours du Cayor et la puissante famille maternelle des Guédj réussirent à imposer Lat Dior à la tête du royaume. Il restera, selon la source, le seul damel du Cayor à ne pas porter le nom de famille Fall.

Le parcours

Les premiers désaccords entre le Cayor et les Français remontent à 1856, sous le règne de Birima Ngoné Latyr Fall, demi-frère de Lat Dior. Les Européens demandent alors l’autorisation d’installer une ligne télégraphique entre Saint-Louis et Dakar. Birima refuse d’abord, puis accepte, espérant obtenir en échange le soutien des Français pour conserver le pouvoir face à la guerre civile et aux musulmans du Ndiambour. Il meurt en 1859 avant la signature de l’accord.

Après sa mort, le conseil des grands électeurs choisit Macodou Coumba Yandé Mbarrou comme damel. Celui-ci refuse l’offre faite à son prédécesseur, ce qui pousse Faidherbe à le chasser militairement. Après une première défaite française à la bataille de Gatty, Faidherbe revient et bat Macodou à la bataille de Kouré. Ce dernier s’enfuit au Saloum, et Faidherbe profite de la situation pour réaliser la jonction Saint-Louis-Dakar et annexer plusieurs provinces.

Les grands notables du Cayor élisent ensuite Madiodio Déguène Codou, soutenu par Faidherbe, qui assiste même à son intronisation à Mboul. Lat Dior, qui briguait également le titre, est très déçu par ce choix et décide d’entamer la lutte pour reprendre le pouvoir et chasser les colons. Avec son armée dirigée par Demba War Sall, il écrase Madiodio et les Français à la bataille de Coki en 1861. Madiodio, un temps remis en selle par le gouverneur Jauréguiberry, perd définitivement sa crédibilité auprès du peuple et Lat Dior le chasse du Cayor.

Faute d’héritier Fall disponible, des membres de la royauté envisagent d’intronisé la mère de Lat Dior, Ngoné Latyr Fall. Demba War Sall s’y oppose et impose à la place son neveu Lat Dior comme damel, après l’avoir fait circoncire et initier : Lat Dior n’a alors que dix-sept ans. Il entame immédiatement des démarches diplomatiques auprès des royaumes voisins, jusqu’au Trarza en Mauritanie, pour les inviter à lutter contre la pénétration française.

Les combats et les actes marquants

Faidherbe, de retour au Sénégal, chasse Lat Dior et rétablit Madiodio, qui cède aux Français les provinces du grand Ndiambour, du Saniokhor et du Mbawar. Lat Dior organise alors une guérilla. Le 29 décembre 1863, une expédition de 140 soldats français appuyés par les partisans de Madiodio marche contre lui ; Lat Dior leur tend une embuscade à Ngolgol et les anéantit, remportant ainsi sa première grande victoire. Selon Faidherbe lui-même, cité dans son ouvrage Le Sénégal, la France dans l’Afrique Occidentale : « Depuis vingt-cinq ans, Latyr Dior nous avait toujours combattus, soit par les armes, soit par ses agissements. Il nous infligea autrefois un désastre sanglant à N’golgol, où cent trois de nos hommes sur cent quarante restèrent sur le terrain ; en 1869, ses cavaliers détruisirent presque entièrement à Mekhey l’escadron de spahis sénégalais […] ».

Faidherbe charge alors Pinet-Laprade de rétablir la situation. Lat Dior tente de rallier les royaumes voisins et les musulmans du Ndiambour, mais Pinet-Laprade contrarie ses alliances et razzie les villages qui le soutiennent. Le 12 janvier 1864, à la bataille de Loro, Lat Dior, en infériorité numérique et militaire, doit battre en retraite. Madiodio est remis au pouvoir et les Français annexent le Cayor en 1865.

Lat Dior s’exile alors, d’abord au Sine auprès du roi Coumba Ndoffène Famak Diouf, puis au Saloum auprès de l’almamy Maba Diakhou Bâ, disciple d’El Hadji Omar Tall. Maba accepte de l’aider à condition qu’il se convertisse à l’islam. Lat Dior, jusque-là de tradition tiédo, se convertit sous le nom de Silmakha Diop, au prix d’une rupture profonde avec une partie de ses tiédos restés attachés à l’animisme. Il destitue Demba War Sall de ses fonctions de chef des tiédos au profit de Masseck Ndoya, ce qui transforme son ancien allié en adversaire. Devenu général de l’armée de Maba, Lat Dior combat à ses côtés contre le Sine, le Baol et le Djolof. À la bataille du Rip, le 30 novembre 1865, Pinet-Laprade subit de lourdes pertes face à leurs forces coalisées. Maba Diakhou Bâ meurt au combat en 1867, à la bataille de Fandane-Thiouthioune, en affrontant le Maad a Sinig.

Après la mort de Maba, Lat Dior revient au Cayor, frappé par les maladies, les invasions de sauterelles, la guerre civile et la famine. Il en rejette la responsabilité sur les colons, ce qui renforce son image d’espoir auprès de la population, tandis que les Français deviennent de plus en plus impopulaires. Il refuse les propositions territoriales de Pinet-Laprade, voulant récupérer le Cayor tout entier. Allié à l’almamy du Fouta-Toro Cheikhou Amadou, il remporte la bataille de Mekhé le 3 juillet 1869. Pinet-Laprade meurt du choléra le mois suivant. Lat Dior poursuit ses opérations, razzie les provinces hostiles du Saniokhor et du Diander, et affronte les troupes françaises à Louga dans un combat meurtrier avant de se retirer, non sans avoir dissuadé les colons de poursuivre l’offensive.

Le 12 janvier 1871, Lat Dior est reconnu par tous comme damel du Cayor. Profitant de l’affaiblissement de la France engagée dans la guerre contre l’Allemagne, il annexe le Baol et cumule les titres de damel et de teigne. En 1874, le toucouleur Cheikhou Amadou, devenu Bourba du Djolof, attaque le Cayor ; mais Lat Dior, qui entretient désormais de bonnes relations avec le colonel Brière de l’Isle, s’allie aux Français pour l’écraser en janvier 1875. Le 21 décembre 1876, dans la même logique de rapprochement, il capture Sidya Ndate Yalla, qui cherchait son soutien contre la domination coloniale, et le livre aux colons. En 1879, il destitue Demba War Sall et ses frères après vingt-six ans de fidélité, rupture définitive entre les deux hommes jusqu’à la mort de Lat Dior en 1886.

Toujours en 1879, Lat Dior signe un contrat avec les Français pour la construction de la ligne de chemin de fer Dakar-Saint-Louis. Mais dès 1880, il réalise que cette infrastructure pourrait affaiblir son autorité sur le Cayor. Il rompt alors son alliance et déclare la guerre aux Français. Il refuse également l’implantation de la culture de l’arachide, estimant qu’elle donnerait aux colons de nouveaux moyens d’imposer leur domination économique et territoriale.

Ce qu’en disent les historiens

La source retient de Lat Dior l’image d’un stratège militaire hors du commun, capable d’infliger au colonisateur français plus de pertes que n’importe quel autre résistant de l’espace sénégambien de son époque. En vingt-cinq ans de combats, il s’est engagé dans plus d’une vingtaine de batailles, mettant à plusieurs reprises les troupes françaises en déroute, notamment à Ngolgol, à Mekhé ou à Paoskoto. Le témoignage de Faidherbe lui-même, pourtant son principal adversaire militaire et administratif, souligne la constance et l’intensité de cette résistance sur un quart de siècle.

La trajectoire de Lat Dior est marquée par des choix parfois contradictoires aux yeux de l’histoire : opposant farouche à la colonisation, il a aussi, à certains moments, cherché des arrangements avec les Français, comme en 1879 avec le contrat du chemin de fer, avant de rompre à nouveau dès qu’il a perçu la menace sur son autorité. Sa conversion à l’islam, motivée par la recherche d’une alliance stratégique avec Maba Diakhou Bâ, illustre également la complexité de ses décisions, puisqu’elle lui coûte le soutien d’une partie de ses propres tiédos. La source signale par ailleurs que certains épisodes de sa biographie, comme les conditions exactes de son exil au Sine, restent mentionnés sans référence précise, ce qui invite à la prudence sur certains détails.

Héritage et mémoire

Lat Dior meurt le 26 octobre 1886 lors de la bataille de Dékheulé, un dernier combat mené sans espoir face à une armée française désormais largement supérieure en armement. Sa mort marque la fin de la résistance organisée du Cayor et ouvre la voie à l’annexion complète du royaume par la France. Il demeure aujourd’hui une figure emblématique de l’histoire du Sénégal, cité comme l’un des grands opposants africains à la pénétration coloniale, pour la durée et l’intensité de sa lutte autant que pour sa capacité à mobiliser des alliances régionales, du Sine au Saloum, en passant par le Fouta-Toro.

Repères

  • 1842 : naissance de Lat Dior Ngoné Latyr Diop à Keur Amadou Yalla, au Cayor.
  • 1861 : victoire à la bataille de Coki ; intronisation comme damel du Cayor, à dix-sept ans.
  • 29 décembre 1863 : victoire à la bataille de Ngolgol contre une expédition franco-cayorienne.
  • 12 janvier 1864 : défaite à la bataille de Loro, retraite face aux forces de Pinet-Laprade.
  • 1865 : annexion du Cayor par la France ; exil de Lat Dior et conversion à l’islam sous le nom de Silmakha Diop.
  • 30 novembre 1865 : bataille du Rip, aux côtés de Maba Diakhou Bâ.
  • 1867 : mort de Maba Diakhou Bâ à la bataille de Fandane-Thiouthioune.
  • 3 juillet 1869 : victoire à la bataille de Mekhé.
  • 12 janvier 1871 : Lat Dior reconnu damel du Cayor par l’ensemble du royaume.
  • Janvier 1875 : alliance avec les Français contre Cheikhou Amadou, Bourba du Djolof.
  • 21 décembre 1876 : capture et remise de Sidya Ndate Yalla aux colons.
  • 1879 : destitution de Demba War Sall ; signature puis remise en cause du contrat du chemin de fer Dakar-Saint-Louis.
  • 26 octobre 1886 : mort de Lat Dior à la bataille de Dékheulé.

Ce qu’il faut retenir de Lat Dior

En un quart de siècle de résistance, Lat Dior a incarné une forme de lutte à la fois militaire et diplomatique contre l’avancée coloniale française au Cayor, alternant victoires éclatantes, alliances régionales et replis stratégiques, jusqu’à sa mort au combat en 1886. Son parcours illustre la diversité des réponses africaines face à la colonisation, entre confrontation armée et tentatives d’arrangement politique, et explique pourquoi il reste, dans l’histoire du Sénégal, l’un des symboles les plus cités de cette période.

Pour approfondir d’autres figures et récits de l’histoire africaine, retrouvez l’ensemble des contenus de ServAfrica consacrés au patrimoine et à la mémoire du continent.

Sources

ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance.
https://servafrica.fr

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