
Congrès écrivains noirs : il y a 70 ans, la Sorbonne accueillait un Bandung culturel
Congrès écrivains noirs : en septembre 1956, la Sorbonne, à Paris, a accueilli un événement resté dans l’histoire des idées comme l’un des grands moments de l’affirmation des cultures du monde noir. Le 1er Congrès international des écrivains et artistes noirs y a réuni des intellectuels, des romanciers, des poètes et des penseurs venus d’Afrique, des Caraïbes et des Amériques, à l’initiative de la revue Présence Africaine. Soixante-dix ans plus tard, l’ingénieure culturelle et archiviste Florence Alexis revient sur la portée de cet événement, qu’elle qualifie de « Bandung culturel », en écho à la conférence de Bandung qui avait réuni, en 1955, les pays nouvellement indépendants ou en voie de l’être.
Congrès écrivains noirs : un héritage panafricain ancien
Le Congrès de 1956 ne surgit pas de nulle part. Il s’inscrit dans une longue lignée de rencontres panafricaines qui, depuis le début du XXe siècle, ont tenté de penser collectivement l’émancipation des peuples noirs. Selon le récit publié par le Club de Mediapart, les congrès panafricains de Londres en 1900, puis de Paris et Bruxelles en 1919, de New York en 1927 et enfin de Manchester en 1945, constituent les jalons successifs de cette histoire.
Il est frappant de constater, comme le souligne Florence Alexis, que ces rencontres ont d’abord été pensées et initiées par des intellectuels caribéens. Edward Wilmot Blyden, originaire de Saint-Thomas dans les Îles Vierges, et Henry Sylvester Williams, né à Trinidad-et-Tobago, en sont les concepteurs, aux côtés des Haïtiens Bénito Sylvain et Anténor Firmin. Le mouvement est ensuite porté par des figures majeures telles que Marcus Garvey, originaire de Jamaïque, l’Américain W.E.B. Du Bois, et le Trinidadien George Padmore, avant d’être relayé par des leaders directement issus du continent africain : Kwame Nkrumah pour le Ghana, Nnamdi Azikiwe pour le Nigéria et Jomo Kenyatta pour le Kenya. Tous partagent une conviction commune : la voie politique est indispensable pour permettre l’accession à l’indépendance des peuples d’Afrique, avec le soutien de leurs diasporas dispersées par la traite et l’esclavage.
La naissance de Présence Africaine et l’élan de 1947
C’est dans la continuité directe de cet héritage qu’Alioune Diop crée, en 1947, la revue Présence Africaine. Dès sa fondation, la publication affiche un objectif clair, rappelé par Florence Alexis : rapatrier les cultures africaines, longtemps invisibilisées par la violence coloniale, au sein du concert des civilisations.
Cette même année 1947 marque également la parution, aux éditions du Seuil, de l’anthologie de Léon Gontran Damas, intitulée « Poètes noirs d’expression française 1900-1945 ». L’année suivante, en 1948, paraît l’« Anthologie de la nouvelle poésie noire et malgache de langue française » de Léopold Sédar Senghor, préfacée par Jean-Paul Sartre sous le titre devenu célèbre d’« Orphée noir ». Ces deux publications posent, selon le récit de Florence Alexis, les prémices d’un vaste mouvement d’affirmation des cultures noires, alors désignées sous l’appellation de « négro-africaines », et que l’on qualifie aujourd’hui d’afrodescendantes ou afro-atlantiques.
La maison d’éditions Présence Africaine
Deux ans plus tard, la maison d’éditions Présence Africaine voit à son tour le jour. Elle devient rapidement un espace où romanciers, conteurs, essayistes, historiens, sociologues, linguistes, artistes, poètes et penseurs du monde noir prennent la parole et la plume pour témoigner de l’expérience coloniale, de son héritage et de leur propre vision du monde.
« Les Statues meurent aussi », un film banni onze ans
En 1950, Alioune Diop commande aux cinéastes Chris Marker et Alain Resnais un documentaire qui deviendra célèbre : « Les Statues meurent aussi ». Le film pose une question dérangeante pour l’époque, rappelée dans le récit de Florence Alexis : pourquoi l’art dit « nègre » se trouve-t-il confiné au Musée de l’Homme, tandis que l’art grec ou égyptien s’expose, lui, au Louvre ? À travers cette interrogation, le documentaire dénonce les ravages du colonialisme et la relégation des chefs-d’œuvre des arts classiques africains, soumis à l’arbitrage biaisé de grands musées qui hiérarchisent ainsi la mémoire collective de l’art. Le film sera banni par la censure pendant onze années pour « offense à la France ».
Un contexte de fractures historiques
À partir de 1954, la guerre d’indépendance algérienne commence à fracturer l’Empire colonial français. Le récit de Florence Alexis inscrit cette rupture dans un sillage plus ancien, celui de la révolution haïtienne du XIXe siècle, rappelant ainsi la continuité des luttes pour l’émancipation des peuples noirs à travers les époques et les continents.
C’est dans ce contexte tendu, marqué à la fois par l’élan intellectuel de Présence Africaine et par les premières secousses de la décolonisation, que se tient en septembre 1956 le 1er Congrès international des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne. L’événement rassemble des figures venues d’Afrique, des Caraïbes et des Amériques, dans la continuité des congrès panafricains antérieurs, mais avec une dimension résolument culturelle et littéraire, aux côtés de la dimension politique déjà présente dans les rencontres précédentes.
Une exposition pour commémorer les soixante-dix ans
Pour marquer cet anniversaire, une exposition intitulée « Congrès 56 » est présentée à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, au 12 place du Panthéon, à Paris, jusqu’au 8 octobre 2026. Elle permet de redécouvrir, à travers des documents et des images d’époque, la portée de cette rencontre fondatrice pour l’histoire des idées africaines et afrodescendantes.
Pourquoi cet anniversaire compte
Soixante-dix ans après la tenue du Congrès, revenir sur cet événement permet de mesurer le chemin parcouru par la pensée africaine et afrodescendante dans l’espace intellectuel mondial. Ce « Bandung culturel », selon l’expression employée par Florence Alexis, a contribué à poser les bases d’une reconnaissance des cultures africaines longtemps marginalisées, et à ouvrir la voie à des générations d’écrivains, d’artistes et de penseurs issus du continent et de sa diaspora.
Cette histoire éclaire également le rôle central joué par des figures caribéennes et afro-américaines dans la construction d’un mouvement panafricain qui a fini par s’incarner, au fil des décennies, dans les luttes pour l’indépendance de nombreux pays africains, dont le Ghana, le Nigéria et le Kenya.
Conclusion
Le 1er Congrès des écrivains et artistes noirs de 1956 demeure un repère essentiel pour comprendre la construction d’une pensée panafricaine moderne, portée par des revues, des maisons d’édition et des œuvres qui ont marqué durablement l’histoire culturelle du continent et de sa diaspora. Pour prolonger la réflexion sur l’Afrique, son histoire et ses dynamiques actuelles, retrouvez d’autres articles sur servafrica.fr.
Sources
ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance.