
Askia Mohammed, l’empereur qui fit du Songhaï le plus grand État d’Afrique de l’Ouest
Askia Mohammed, né en 1443 et mort en 1538, est le premier empereur songhaï de la dynastie des Askia. D’ethnie songhaï, il est aussi, selon la tradition, l’ancêtre généalogique songhaï le plus fréquent. Son nom en songhaï moderne, Mamar Kassey, demeure vivant dans la mémoire populaire. Sous son règne, l’empire songhaï devient le plus grand État de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest, englobant à son apogée les cités haoussas jusqu’à Kano, dans l’actuel nord du Nigeria, et une large part du territoire à l’est.
Origines et contexte
Le nom d’Askia Mohammed varie selon les chroniques : le Tarikh es-Soudan l’appelle Mohammad ibn Abi Bakr al-Touri ou al-Sillanki, tandis que le Tarikh el-fettach le nomme Abou Abdallah Mohammad ibn Abi Bakr. Ces deux appellations ont longtemps été interprétées comme renvoyant aux clans soninkés Touré et Sylla. L’historien Stephan Bühnen propose une autre lecture : selon lui, ces termes seraient des nisba désignant une origine géographique liée au Fouta-Toro ou à Silla, dans la vallée du fleuve Sénégal. Après avoir accompli le hajj en 1497-1498, il est également désigné sous le nom d’Askia al-Hajj Mohammad.
Avant son règne, il est connu sous le nom de Mohammed Touré et occupe les fonctions militaires de haut rang, portant le titre de tondi-farma. Son père, Baro Loum, serait d’origine toucouleur ou soninké, avec des ancêtres venus de la vallée du Sénégal ; sa mère, Kassey, est présentée par la tradition orale comme la sœur du souverain Sonni Ali Ber. Cette filiation reste toutefois débattue, certains historiens jugeant impossible qu’un général songhaï ait pu être d’origine étrangère par son père, le poste n’étant traditionnellement réservé qu’aux membres de la famille royale descendant en ligne patrilinéaire d’ancêtres songhaïs.
Le titre même d’askia reste d’origine incertaine. Utilisé depuis le début du XIIIe siècle, il dériverait peut-être d’un mot arabe signifiant « général ». Le Tarikh es-Soudan propose une étymologie populaire selon laquelle Askia Mohammed aurait lui-même inventé ce titre à partir de la plainte des filles de Sonni Ali Ber apprenant qu’il avait pris le pouvoir : « a si Kiya », soit « ce n’est pas à lui » ou « il ne le sera pas ». En songhaï moderne, le titre se prononce siciya ; les sources marocaines l’orthographiaient Soukyâ ou Sikyâ, le voyageur Léon l’Africain l’écrivait Ischia, et une source portugaise contemporaine l’écrivait Azquya.
Le parcours
À la mort de Sonni Ali Ber en novembre 1492, son fils Abou Bakr Dâ’ou, plus connu sous le nom de Baro, est proclamé souverain par l’armée. Selon le Tarikh el-fettach et le Tarikh es-Soudan, Mohammed Touré aurait dissimulé ses ambitions jusqu’à la mort de Sonni Ali Ber avant d’organiser un soulèvement contre le nouveau sonni, moins d’un mois après son accession au pouvoir.
Le 8 février 1493, les forces de Mohammed Touré infligent une première défaite à Baro lors de la bataille de Danagha. Celui-ci se replie alors près de Gao. Une deuxième confrontation, décisive, a lieu en avril 1493 : la bataille d’Anfao. Les deux chroniques décrivent un affrontement d’une intensité exceptionnelle, marqué par d’importantes pertes humaines, qui s’achève par la victoire de Mohammed Touré, désormais reconnu comme le nouveau maître de l’empire sous le nom d’Askia Mohammed.
Ce conflit révèle une fracture au sein de l’appareil militaire songhaï. Si certaines unités restent fidèles à Baro, d’autres soutiennent Mohammed Touré, notamment le gouverneur de la province de Bara, Mansâ Koûra, qui semble avoir été le seul responsable provincial à le soutenir activement. Plusieurs dignitaires régionaux, dont les chefs de Dirma, Kala, Bani, Djenné et peut-être Taratan, restent en revanche loyaux au sonni déchu. Le dendi-fari Afoumba, fidèle à Baro et probablement instigateur de sa proclamation, s’oppose farouchement à Mohammed Touré ; son sort demeure incertain, certaines sources évoquant une noyade dans le fleuve Niger, d’autres une campagne de guérilla suivie de sa capture et de son exécution.
L’enchaînement rapide des événements, entre la mort de Sonni Ali Ber en novembre 1492, l’accession de Baro en janvier 1493 et la rébellion de Mohammed Touré en février-avril 1493, suggère que le renversement n’avait rien d’improvisé. Le tondi-farma aurait commencé à rallier des soutiens, notamment parmi les familles religieuses exilées à Tombouctou, avant même la proclamation de Baro, en s’appuyant sur un discours islamique opposé aux pratiques religieuses de son adversaire.
Les combats et les actes marquants
Dès son avènement en 1493, Askia Mohammed entreprend de légitimer sa prise de pouvoir par plusieurs actions symboliques et politiques fortes. Il met un terme aux persécutions contre les oulémas exilés de Tombouctou, combattus sous Sonni Ali Ber, et les réintègre dans les affaires administratives, les impliquant dans les nominations et révocations des responsables locaux. Cette réconciliation avec la classe savante islamique est perçue comme un geste fondateur de son régime, destiné à rétablir un ordre islamique et à asseoir sa légitimité religieuse.
Conscient de la fragilité de sa position d’usurpateur, Askia Mohammed fait appel au théologien El Maghili pour relater sa prise de pouvoir. Ce dernier présente le coup d’État comme un djihad mené contre des souverains impies, une lecture destinée à justifier l’éviction violente de ses prédécesseurs au nom de la défense de l’islam.
En 1494, il envoie son frère Omar mener une campagne militaire victorieuse à Dia, dans la partie occidentale de l’empire encore favorable à Sonni Baro. Cette victoire débouche sur une innovation administrative majeure : la création de la fonction de kanfari, chargée de gouverner la moitié occidentale de l’empire depuis Tindirma, distincte du simple gouvernorat provincial et destinée à renforcer l’autorité centrale.
En 1497-1498, Askia Mohammed accomplit le pèlerinage à La Mecque, geste politique qui rappelle celui du Mansa Moussa un siècle et demi plus tôt. Il part avec une suite impressionnante, composée de mille unités d’infanterie et de cinq cents unités de cavalerie ou de chamellerie, transportant trois cent mille mithqals d’or prélevés sur les trésors de l’ancienne dynastie des Sonni. Pendant son absence, il confie la régence de l’empire à son frère Omar.
Son règne se traduit par une expansion territoriale considérable : l’empire s’étend de Teghazza au nord jusqu’aux frontières du Yatenga au sud, et de l’Aïr au nord-est jusqu’au Fouta-Djalon, en Guinée. Plutôt que d’organiser l’empire selon de stricts principes islamiques, Askia Mohammed tempère et améliore le modèle traditionnel en instituant un système de gouvernement bureaucratique sans précédent en Afrique de l’Ouest. Il établit des mesures et réglementations commerciales standardisées, organise la surveillance des routes commerciales et met en place un système fiscal structuré, favorisant une expansion rapide du commerce avec l’Europe et l’Asie, ainsi que la création de nombreuses écoles et l’ancrage de l’islam dans l’empire.
Ce qu’en disent les historiens
L’origine exacte d’Askia Mohammed reste un sujet de débat historiographique. La théorie selon laquelle sa famille serait originaire du Fouta-Toro, défendue par Stephan Bühnen, est controversée et généralement rejetée par le peuple songhaï lui-même, en particulier par les descendants modernes d’Askia Mohammed, qui y voient une remise en cause de leur appartenance ethnique. Aucune source orale toucouleur ou soninké ne revendique par ailleurs Askia Mohammed comme l’un des siens.
Le Tarikh el-fettach lui attribue le titre de maïga, réservé à la parenté patrilinéaire de la dynastie des Sonni. Le terme sonhinkey, qui suggère une origine ethnique soninké, désigne aussi un clan songhaï de magiciens responsables du culte préislamique, formant une branche cadette du clan royal sans droit au trône ; les traditions orales songhaï affirment que le père d’Askia Mohammed serait issu de ce clan. La théorie d’une origine à la fois songhaï par le père et par la mère fait aujourd’hui l’objet d’études au centre Ahmed-Baba de Tombouctou.
Les historiens relèvent également l’existence de traditions orales, issues notamment de la région orientale du Niger, qui présentent Askia Mohammed comme le neveu du roi renversé, sauvé de l’infanticide et élevé comme esclave avant de revenir accomplir sa destinée royale. Ces récits, proches de mythes fondateurs comme ceux de Soundiata Keïta ou de Moïse, visent à ancrer son pouvoir dans une légitimité divine ou prophétique tout en atténuant le traumatisme du renversement dynastique. Le terme askia pourrait ainsi dériver du mot asku, « jeune esclave », renforçant l’idée d’un pouvoir né de l’humilité.
Enfin, le récit légitimant rédigé par El Maghili, qui décrit la prise de pouvoir comme un djihad contre des tyrans impies, est lui-même interrogé par les historiens comme un instrument de propagande politique plutôt que comme une description neutre des événements, révélateur des stratégies de construction de la légitimité au sein des grands empires ouest-africains de l’époque.
Héritage et mémoire
Askia Mohammed est renversé par son propre fils, Askia Moussa, en 1528, après plus de trois décennies de règne. Il meurt dix ans plus tard, en 1538. Son héritage reste pourtant considérable : il demeure, selon la tradition, l’ancêtre généalogique songhaï le plus fréquent, et son nom, Mamar Kassey en songhaï moderne, continue d’être transmis dans la mémoire populaire du Sahel. Les réformes administratives qu’il a initiées, notamment la création du poste de kanfari et la mise en place d’un système fiscal organisé, ont marqué durablement l’organisation politique de la région, tout comme l’essor du commerce et des écoles coraniques qu’il a favorisé dans l’ensemble de l’empire songhaï.
L’ambiguïté qui entoure ses origines, entre ascendance toucouleur, soninké ou pleinement songhaï, continue d’alimenter les travaux de recherche, notamment au centre Ahmed-Baba de Tombouctou, et illustre la complexité des sociétés ouest-africaines précoloniales, traversées par des circulations ethniques et religieuses que les chroniques anciennes, comme le Tarikh es-Soudan et le Tarikh el-fettach, tentent de fixer sans toujours s’accorder.
Repères
- 1443 : naissance de Mohammed Touré, futur Askia Mohammed.
- Novembre 1492 : mort de Sonni Ali Ber ; son fils Baro est proclamé souverain.
- 8 février 1493 : victoire de Mohammed Touré sur Baro à la bataille de Danagha.
- Avril 1493 : victoire décisive à la bataille d’Anfao ; Mohammed Touré devient Askia Mohammed.
- 1494 : campagne militaire victorieuse à Dia, menée par son frère Omar ; création du poste de kanfari.
- 1497-1498 : pèlerinage à La Mecque, qui lui vaut le nom d’Askia al-Hajj Mohammad.
- 1528 : il est renversé par son fils, Askia Moussa.
- 1538 : mort d’Askia Mohammed.
Figure majeure de l’histoire ouest-africaine, Askia Mohammed incarne à la fois la force d’un pouvoir conquis par les armes et la finesse d’une stratégie politique fondée sur la légitimité religieuse et la réforme administrative. Son parcours continue d’éclairer la compréhension des grands empires du Sahel et de leur héritage pour l’Afrique contemporaine.
Sources
ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance. Retrouvez d’autres portraits de grandes figures africaines sur servafrica.fr.