Omar Victor Diop a fait de son propre visage l’instrument d’une histoire collective. Né à Dakar en 1980, ce photographe sénégalais s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières de la photographie africaine contemporaine en choisissant une méthode peu commune : s’autoportraiturer pour incarner ceux que les archives ont oubliés. Invité de l’émission « L’Affiche » sur France 24, enregistrée à Paris sur le plateau délocalisé de la foire d’art contemporain africain AKAA, il a expliqué la logique profonde de son travail.
Sénégal, terre natale de l’artiste, infuse toute sa démarche d’une conviction simple mais puissante : « Chez nous, le passé est une chose du présent. » Cette phrase, prononcée face aux caméras, résume une filiation que l’artiste wolof revendique avec les figures et les anonymes qu’il choisit d’incarner.
Omar Victor Diop, une démarche née d’une filiation
Pour comprendre le travail d’Omar Victor Diop, il faut revenir à sa phrase la plus souvent citée : « Ça aurait pu être moi. » C’est ainsi qu’il résume, selon ses propres mots rapportés par France 24, la raison pour laquelle il se met lui-même en scène dans ses séries. Il ne s’agit pas d’un geste narcissique, mais d’un acte de réparation symbolique : en prêtant son visage aux absents, il rend visible ce que l’histoire a effacé.
Cette conviction s’accompagne d’un engagement explicite. L’artiste rappelle qu’il reste, selon lui, « un combat à mener pour la dignité des populations afrodescendantes partout sur terre ». Cette phrase situe d’emblée son travail au-delà du seul champ esthétique : elle inscrit la photographie dans une histoire longue, celle des luttes pour la reconnaissance et la dignité des personnes noires, sur le continent comme dans la diaspora.
Le tournant de « Being There »
La dernière série d’Omar Victor Diop, intitulée « Being There », est née d’une collaboration avec le collectionneur britannique Lee Shulman, spécialiste des photos de famille américaines des années 1950 et 1960. En étudiant ces clichés pris en pleine période de ségrégation aux États-Unis, les deux hommes ont remarqué un détail récurrent : un espace vide sur l’image, celui laissé par la personne qui s’était levée pour déclencher l’appareil photo.
C’est dans cet espace vide qu’Omar Victor Diop choisit de se glisser. Sa présence devient alors le signe visible de l’absence de tous ceux qui n’avaient pas accès à cette Amérique-là, celle des familles blanches photographiées dans leur quotidien pendant que la ségrégation excluait une partie de la population. Le geste artistique transforme une archive familiale ordinaire en document sur l’exclusion, sans avoir besoin d’ajouter le moindre commentaire.
Incarner la résistance : la série « Liberty »
Avant « Being There », la série « Liberty » procédait du même geste d’incarnation. Omar Victor Diop y a interprété des figures de révolte, jusqu’à Trayvon Martin, cet adolescent noir de 17 ans tué en Floride par un vigile ensuite acquitté. En reprenant ce visage dans son œuvre, l’artiste relie une affaire judiciaire américaine à une histoire plus large de la résistance noire, dont il se fait le passeur par l’image.
Dix ans après les faits qui ont inspiré cette partie de son travail, le constat de l’artiste reste amer. « Nous n’apprenons pas, nous les êtres humains », déplore-t-il, évoquant une « droitisation du monde » qu’il rapproche des années 1930. Face à ce constat, il ne revendique pas un rôle de donneur de leçons : selon lui, le rôle des artistes est de tenter d’inspirer, « sans donner de leçons ».
Le regard porté sur la scène africaine
Interrogé sur l’avenir de la création africaine, Omar Victor Diop adopte un ton plus confiant. Il estime que le regard posé sur la scène artistique africaine a changé depuis une dizaine d’années : le public ne cherche plus seulement, selon lui, « quelque chose de joli à mettre sur un mur ». Les artistes s’autorisent désormais à traiter des sujets comme l’écologie ou le futur, au-delà des seules questions identitaires qui ont longtemps dominé la réception de l’art africain à l’international.
Ce constat, formulé par un artiste dont l’œuvre reste pourtant ancrée dans les questions de mémoire et d’identité, montre une scène en mouvement : les mêmes créateurs qui interrogent le passé s’autorisent aussi à regarder devant eux.
Une présentation parisienne en novembre
La série « Being There » sera présentée à Paris à partir du 14 novembre, à l’Union de la jeunesse internationale. Cette exposition prolonge le dialogue entamé avec Lee Shulman et donne au public parisien l’occasion de voir comment un photographe sénégalais réinvestit des archives familiales américaines pour en révéler les absences.
Ce qu’il faut retenir du travail d’Omar Victor Diop
Le parcours d’Omar Victor Diop illustre une manière singulière de faire œuvre d’histoire : plutôt que de documenter de l’extérieur, l’artiste choisit de s’incarner lui-même dans les récits qu’il raconte, qu’il s’agisse de familles américaines ségrégées ou de figures de la résistance noire comme Trayvon Martin. Sa conviction que « le passé est une chose du présent » traverse toute son œuvre et explique pourquoi il continue de relier les combats d’hier à ceux d’aujourd’hui. Son regard sur la scène africaine, plus optimiste, rappelle que la création contemporaine ne se limite plus aux seules questions identitaires, même si celles-ci restent centrales dans son propre travail.
Sources
ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance. https://servafrica.fr
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