Économie & businessGéothermie : le Kenya, champion d’une révolution énergétique en Afrique de l’Est

La géothermie s’impose comme la grande réussite énergétique de l’Afrique de l’Est. Le long de la vallée du Grand Rift, le Kenya transforme la chaleur de la Terre en électricité bon marché, propre et disponible jour et nuit, pendant que l’Éthiopie, Djibouti, l’Ouganda et la Tanzanie cherchent à suivre la même voie. Voici où en est cette filière en 2026, et pourquoi elle pourrait redessiner le mix électrique du continent.
Géothermie, les faits
La géothermie exploite la chaleur emmagasinée dans la croûte terrestre : de l’eau souterraine est transformée en vapeur sous pression, qui actionne des turbines et produit de l’électricité. Contrairement au solaire ou à l’éolien, cette ressource est disponible en permanence, sans dépendre du soleil ni du vent. L’Afrique de l’Est dispose d’un atout géologique unique au monde : la vallée du Grand Rift, une immense fracture tectonique qui s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres et rapproche le magma de la surface, créant des dizaines de sites propices à l’exploitation.
Le Kenya en est le champion incontesté. Le pays figure parmi les dix premiers producteurs mondiaux d’électricité géothermique, et cette source assure à elle seule une part majeure de sa production nationale, autour de 40 %. Sur les bons jours, le réseau kényan tourne à plus de 90 % d’énergies renouvelables, un cas rare pour une économie en développement. Le complexe d’Olkaria, dans la vallée du Rift au nord-ouest de Nairobi, constitue le cœur du dispositif : exploité depuis 1981 par la compagnie publique KenGen, il aligne plusieurs tranches successives (Olkaria I à V) pour une puissance installée qui se compte en centaines de mégawatts.

Contexte
La trajectoire kényane n’est pas le fruit du hasard. Le pays a commencé à forer dès le début des années 1980, à une époque où la géothermie restait marginale en Afrique. Quatre décennies plus tard, l’expertise accumulée par KenGen et par la Geothermal Development Company (GDC) place le Kenya en position d’exportateur de savoir-faire : forage, études de surface, ingénierie de réservoir. Cette compétence s’exporte désormais vers l’Éthiopie, Djibouti et d’autres voisins qui partagent la même faille géologique.
Le projet de Menengai, près de Nakuru, illustre la nouvelle génération de centrales. Conçu autour de trois unités modulaires de 35 mégawatts chacune, pour une capacité totale de 105 mégawatts, il associe la compagnie publique GDC à des producteurs indépendants. Une fois pleinement opérationnel, le complexe doit fournir une électricité propre à des centaines de milliers de foyers et de petites entreprises, tout en créant des emplois qualifiés localement. Son financement, supérieur à 190 millions de dollars, a mobilisé la Banque africaine de développement et plusieurs partenaires climatiques internationaux.
L’enjeu dépasse la seule production d’électricité. Dans un pays où la cuisson au bois et au charbon de bois reste répandue, l’électrification décarbonée contribue à freiner la déforestation et à améliorer la santé des ménages, en particulier celle des femmes, traditionnellement chargées de la collecte du combustible. La chaleur géothermique sert aussi directement, par exemple pour chauffer des serres ou sécher des récoltes, ouvrant des débouchés agricoles autour des sites.
Il faut mesurer le chemin parcouru. Lorsque la première unité d’Olkaria est entrée en service au début des années 1980, la géothermie était une technologie confidentielle, maîtrisée par une poignée de pays comme l’Italie, les États-Unis ou l’Islande. Le Kenya a fait le pari, audacieux pour l’époque, d’investir dans des forages profonds coûteux sans certitude de rentabilité immédiate. Ce pari de long terme, soutenu par des financements publics et par des bailleurs internationaux, a fini par payer : le pays a constitué un vivier d’ingénieurs, de foreurs et de géologues spécialisés, aujourd’hui sollicités bien au-delà de ses frontières. Cette accumulation de compétences sur plus de quarante ans constitue un actif difficilement imitable à court terme par les pays voisins.
La séparation institutionnelle entre la Geothermal Development Company (GDC), chargée de l’exploration et du développement de la vapeur, et les producteurs d’électricité comme KenGen ou les opérateurs privés, a aussi joué un rôle. En portant le risque géologique initial, la GDC réduit l’incertitude pour les investisseurs privés, qui n’interviennent qu’une fois la ressource confirmée. Ce modèle de partage des risques entre acteur public et capitaux privés est précisément ce que les voisins du Kenya cherchent désormais à répliquer.
Analyse, quatre clés pour comprendre
1. Un coût imbattable sur la durée
L’atout décisif de la géothermie est économique. Une fois l’investissement initial consenti, le coût de fonctionnement reste faible et stable. Au Kenya, le kilowattheure géothermique revient nettement moins cher que celui produit par les centrales au fioul, et il échappe à la volatilité des cours du pétrole importé. Pour un pays sans ressources fossiles abondantes, c’est un avantage stratégique majeur.
2. Une énergie de base, pas intermittente
Là où le solaire s’arrête la nuit et où l’hydroélectricité dépend des pluies, la géothermie produit environ 95 % du temps. Elle offre donc une électricité « de base » fiable, capable de stabiliser un réseau et de réduire la vulnérabilité aux sécheresses, un point crucial alors que le changement climatique fragilise les barrages de la région.
3. Un potentiel régional largement sous-exploité
Le potentiel géothermique de la vallée du Rift se chiffre en dizaines de milliers de mégawatts. Le Kenya lui-même n’en exploite encore qu’une fraction, avec un objectif officiel d’expansion à l’horizon 2030. L’Éthiopie, dont le système électrique repose presque entièrement sur l’hydraulique, possède des sites à fort potentiel dans la région Afar et autour de la vallée du Rift, mais sa filière géothermique reste embryonnaire. Djibouti, l’Ouganda et la Tanzanie figurent eux aussi parmi les candidats.
Le contraste avec l’Éthiopie est éclairant. Voisine du Kenya et traversée par la même vallée du Rift, l’Éthiopie a bâti son système électrique presque exclusivement sur l’hydroélectricité, couronnée par le Grand barrage de la Renaissance qui l’a hissée au premier rang africain pour la production hydraulique. Mais cette dépendance à l’eau la rend vulnérable aux sécheresses. La géothermie, pourtant abondante dans la dépression Afar et autour de plusieurs volcans, y reste largement inexploitée : une usine-pilote existe de longue date, mais les grands projets annoncés peinent à se concrétiser. Le potentiel théorique se compte pourtant en milliers de mégawatts. Djibouti, minuscule mais idéalement situé sur le Rift, mise lui aussi sur la géothermie pour réduire sa facture d’importation de combustibles, avec l’appui technique kényan. L’Ouganda, la Tanzanie et même le Rwanda et les Comores figurent sur la liste des pays explorant cette ressource.
4. Un levier d’intégration énergétique
Grâce à ses excédents, le Kenya a noué des accords d’échange d’électricité avec ses voisins et ambitionne de devenir un pôle régional. Les interconnexions transfrontalières en cours de développement pourraient faire de l’Afrique de l’Est l’un des marchés électriques les plus intégrés du continent, la géothermie servant de socle stable à cette coopération.

Un impact social concret
Au-delà des mégawatts, les projets géothermiques transforment les territoires qui les accueillent. Le chantier de Menengai emploie ainsi plusieurs centaines de personnes issues des communautés locales, qui acquièrent des compétences techniques — soudure, maintenance, conduite d’installations — valorisables tout au long de leur carrière. La nourriture consommée sur les sites provient souvent des fermes voisines, ce qui irrigue l’économie locale. Surtout, l’électricité produite alimente non seulement les grandes villes mais aussi des dizaines de milliers de foyers ruraux et de petites entreprises, là où l’accès au réseau faisait défaut. Cet ancrage local est essentiel pour que la filière soit acceptée et perçue comme un moteur de développement partagé, et non comme une infrastructure imposée d’en haut.
Les usages directs de la chaleur, encore embryonnaires, ouvrent un second champ d’opportunités. La vapeur et l’eau chaude géothermiques peuvent servir à chauffer des serres horticoles, à sécher des céréales ou du poisson, à pasteuriser du lait ou à alimenter des bains thermaux à vocation touristique. Autant de débouchés qui prolongent la valeur créée par chaque puits et diversifient les revenus autour des sites, en particulier pour les populations rurales.
Le score ServAfrica. Le score attribué au pays d’ancrage de cet article constitue une mesure prudente du risque global à un instant donné ; ni une garantie ni un conseil d’investissement, il s’applique au pays d’ancrage. La géothermie est-africaine illustre un avantage compétitif durable du Kenya : une énergie propre, compétitive et stable, adossée à une expertise rare. Les risques tiennent aux coûts d’exploration initiaux et aux tensions foncières autour de certains sites.
Enjeux et opportunités
Pour les investisseurs et les acteurs du développement, la géothermie est-africaine ouvre plusieurs fronts : la construction et l’exploitation de centrales (souvent via des producteurs indépendants), les services de forage et d’ingénierie de réservoir, et les usages directs de la chaleur dans l’agro-industrie. Pour les États voisins du Kenya, l’opportunité est d’importer un modèle déjà éprouvé plutôt que de partir de zéro. Pour les populations, l’enjeu est l’accès à une électricité fiable et abordable, condition de l’industrialisation et de l’amélioration des conditions de vie. Le Kenya, en tant que pays d’ancrage, montre qu’une transition énergétique propre est possible dans un cadre africain, à condition de sécuriser le financement de long terme et d’associer les communautés locales.

Risques et limites
La géothermie n’est pas sans contraintes. L’exploration est coûteuse et risquée : forer un puits sans garantie de trouver une ressource exploitable représente un investissement lourd, ce qui freine les pays aux finances fragiles. Plusieurs projets de la région ont aussi suscité des contestations de communautés autochtones et d’organisations de défense des droits humains, qui dénoncent des cas d’accaparement de terres. Enfin, la concrétisation des objectifs ambitieux affichés par les États dépendra de la stabilité politique, de la qualité de la gouvernance et de la capacité à mobiliser des financements climatiques. Cet article est fourni à titre d’information générale et ne constitue pas un conseil en investissement ; les chiffres cités peuvent évoluer.
Conclusion
La géothermie est-africaine est l’une des rares filières où l’Afrique fait figure de pionnière mondiale plutôt que de suiveuse. Le Kenya a démontré qu’un pays en développement pouvait bâtir un système électrique propre, stable et compétitif à partir de la chaleur de son sous-sol. Reste à transformer l’essai à l’échelle régionale : si l’Éthiopie, Djibouti et leurs voisins parviennent à reproduire ce modèle, la vallée du Grand Rift pourrait devenir l’un des grands réservoirs d’énergie verte de la planète.
Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement plus large de verdissement des mix électriques africains. Alors que plusieurs grandes économies du continent restent dépendantes des combustibles fossiles, l’Afrique de l’Est démontre qu’une trajectoire différente est possible, fondée sur des ressources locales et renouvelables. La géothermie y joue un rôle de pilier, complétée par l’hydroélectricité, l’éolien des couloirs de vent comme celui du lac Turkana et un solaire en plein essor. L’enjeu des prochaines années sera de financer l’expansion à grande échelle tout en garantissant que les retombées profitent réellement aux populations.
Pour aller plus loin
Découvrez le Kenya et ses dynamiques économiques sur ServAfrica, ainsi que nos analyses sur l’énergie et la transition verte en Afrique.
— IRENA, « Global geothermal market and technology assessment » (capacités installées en Afrique).
— Banque africaine de développement, dossier projet géothermique de Menengai (2025).
— Fonds monétaire international, « Le Kenya puise dans la chaleur de la terre » (Finances & Développement, 2022).
— Wikipédia, « Énergie géothermique au Kenya » et « Énergie en Éthiopie » (consultés en juin 2026).
— Planète Énergies, « Le Kenya mise sur la géothermie et le renouvelable ».
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Cet article est base sur des donnees collectees en 2026. Les informations sont susceptibles d’evoluer.