Etats-Unis Afrique : une relation historique sous tension depuis la decolonisation
Etats-Unis Afrique : cette association de mots resume a elle seule un pan entier de l’histoire diplomatique du XXe et du XXIe siecle. Une note publiee par le CADTM (Comite pour l’Abolition des Dettes Illegitimes) et par le CNCD-11.11.11, coupole belge d’organisations de solidarite internationale, propose une lecture critique de pres de sept decennies de relations entre Washington et le continent africain. Sans reprendre le detail de cette publication, il est utile de replacer ce debat dans son contexte plus large, celui d’une relation marquee par des rapports de force economiques, strategiques et politiques qui continuent d’alimenter la reflexion des chercheurs, des diplomates et des mouvements de la societe civile.
Ce type d’analyse s’inscrit dans un courant plus vaste de pensee critique sur les relations Nord-Sud, qui interroge la nature reelle de l’independance politique acquise par de nombreux pays africains a partir du milieu du XXe siecle. La question posee est simple dans son enonce, mais complexe dans ses implications : l’acces a la souverainete formelle s’est-il accompagne d’une veritable capacite d’action autonome sur la scene internationale, ou les nouveaux Etats se sont-ils retrouves pris dans d’autres formes de dependance ?
Etats-Unis Afrique : une relation qui s’enracine dans la decolonisation
Le point de depart symbolique de cette histoire est souvent situe en 1957, annee ou le Ghana devient le premier pays d’Afrique subsaharienne a acceder a l’independance sous la conduite de Kwame Nkrumah. Cet evenement, largement documente par les historiens, marque le debut d’une vague de decolonisations qui va transformer la carte politique du continent au cours des annees 1960. Pour les grandes puissances de l’epoque, cette vague ouvre une periode d’incertitude : comment se positionner face a des Etats nouvellement souverains, porteurs d’aspirations panafricanistes fortes, dans un monde deja structure par la rivalite entre les Etats-Unis et l’Union sovietique ?
C’est dans ce contexte que la relation entre Washington et les capitales africaines va se construire, non pas comme un rapport neutre entre partenaires egaux, mais comme un espace traverse par les logiques de la guerre froide. Les nouveaux dirigeants africains, souvent formes dans les mouvements de liberation nationale, cherchent a affirmer une troisieme voie, celle du non-alignement, tandis que les grandes puissances tentent d’orienter les choix politiques et economiques des jeunes Etats en fonction de leurs propres interets strategiques.
La guerre froide comme cadre structurant
Durant les decennies 1960 a 1980, la politique africaine des Etats-Unis s’inscrit largement dans la logique de containment, cette doctrine visant a limiter l’expansion de l’influence sovietique. Le continent africain, riche en ressources naturelles et strategiquement situe sur plusieurs axes maritimes majeurs, devient un terrain d’observation et d’intervention pour les diplomaties occidentales comme pour le bloc de l’Est. Cette periode a fait l’objet d’une abondante litterature academique qui souligne comment les considerations geopolitiques ont parfois pese davantage que les principes de souverainete ou d’autodetermination affirmes par la Charte des Nations unies.
Sans entrer dans le detail d’episodes precis, il est largement admis par les historiens des relations internationales que cette periode a vu se multiplier les soutiens diplomatiques, economiques ou militaires accordes par les grandes puissances a des gouvernements africains en fonction de leur alignement geopolitique plutot que de criteres de gouvernance interne. Cette lecture historique nourrit aujourd’hui encore les analyses critiques, dont celle proposee par le CADTM, qui interrogent la coherence entre le discours officiel de promotion de la democratie et les pratiques diplomatiques effectivement observees sur le terrain.
La dette, un instrument de dependance durable
A partir des annees 1980, un autre levier structurant apparait dans la relation entre les pays africains et les grandes institutions financieres internationales : la dette exterieure. Les programmes d’ajustement structurel, mis en oeuvre sous l’egide du Fonds monetaire international et de la Banque mondiale, deux institutions au sein desquelles les Etats-Unis disposent d’un poids decisionnel important du fait de leur quote-part, ont impose a de nombreux pays africains des reformes economiques drastiques : reduction des depenses publiques, privatisations, ouverture commerciale acceleree.
Le CADTM, organisation specialisee dans l’analyse critique de la dette des pays du Sud, defend de longue date l’idee que ces mecanismes ont contribue a maintenir des rapports de dependance economique, meme apres l’acquisition formelle de l’independance politique. Cette lecture est partagee par une partie de la communaute universitaire travaillant sur les questions de developpement, meme si elle fait aussi l’objet de debats contradictoires, certains economistes soulignant que ces reformes ont parfois permis de stabiliser des finances publiques en crise, tandis que d’autres insistent sur leur cout social eleve pour les populations concernees.
Le tournant securitaire du XXIe siecle
La dimension securitaire occupe une place croissante dans la relation entre Washington et le continent africain depuis le debut des annees 2000, dans un contexte international marque par la lutte contre le terrorisme. La creation en 2007 du commandement militaire americain pour l’Afrique, connu sous l’acronyme AFRICOM, illustre cette evolution. Cette structure, dont le siege est installe en Allemagne faute d’accord d’accueil sur le continent africain lui-meme, a pour mission affichee de coordonner les activites militaires americaines en Afrique, notamment en matiere de formation des forces armees locales et de lutte contre les groupes armes non etatiques.
Pour les organisations comme le CNCD-11.11.11, cette militarisation croissante des relations internationales pose la question de la priorite donnee aux enjeux securitaires par rapport aux enjeux de developpement, de justice sociale ou de transition ecologique, qui restent pourtant des defis majeurs pour de nombreux pays du continent. Ce debat rejoint des interrogations plus larges sur la maniere dont les partenariats internationaux, qu’ils soient americains, europeens ou autres, articulent aide au developpement, cooperation militaire et defense d’interets economiques et strategiques propres.
Le regard critique du CADTM et du CNCD-11.11.11
Les organisations qui portent ce type d’analyse, telles que le CADTM ou le CNCD-11.11.11, s’inscrivent dans une tradition de plaidoyer altermondialiste qui questionne systematiquement les asymetries de pouvoir dans les relations internationales. Leur travail consiste generalement a documenter les mecanismes economiques et politiques qui, selon elles, limitent la capacite reelle des Etats africains a definir librement leurs propres politiques publiques, qu’il s’agisse de choix budgetaires, de politiques commerciales ou d’orientations diplomatiques.
Ce type de lecture merite d’etre situe pour ce qu’il est : une analyse engagee, portee par des organisations de la societe civile dont la mission explicite est de defendre les interets des populations du Sud face aux logiques qu’elles jugent inequitables du systeme economique et financier international. Elle constitue une contribution utile au debat public, aux cotes d’autres approches, y compris celles qui insistent sur les marges de manoeuvre effectivement conquises par de nombreux Etats africains au fil des decennies, sur le plan diplomatique comme sur le plan economique.
Une agence africaine croissante face aux grandes puissances
Il serait toutefois reducteur de ne lire l’histoire des relations entre les Etats-Unis et l’Afrique qu’a travers le seul prisme de la domination. Depuis plusieurs decennies, de nombreux Etats africains ont developpe des strategies diplomatiques visant a diversifier leurs partenariats, a renforcer les mecanismes d’integration regionale, notamment autour de l’Union africaine, et a peser collectivement dans les negociations internationales, qu’il s’agisse du commerce, du climat ou de la reforme des institutions financieres mondiales.
Cette montee en puissance d’une diplomatie africaine plus affirmee s’observe notamment dans les negociations climatiques internationales, ou plusieurs pays du continent ont porte des positions communes sur la question du financement de l’adaptation, ou encore dans les discussions relatives a la reforme du Conseil de securite des Nations unies, ou l’Union africaine plaide de longue date pour une meilleure representation du continent. Ces dynamiques nuancent l’idee d’une simple relation de sujetion et invitent a une lecture plus complexe, faite de rapports de force mais aussi de marges de negociation reelles.
Vers une relation plus equilibree ?
La question de savoir si la relation entre les Etats-Unis et l’Afrique peut evoluer vers un partenariat plus equilibre reste ouverte. Elle depend a la fois des choix politiques faits a Washington, ou les priorites africaines ont souvent ete secondaires par rapport a d’autres zones du monde dans l’agenda diplomatique americain, et des strategies deployees par les Etats africains eux-memes pour renforcer leur cohesion regionale, diversifier leurs partenaires internationaux et construire des instruments financiers propres, moins dependants des institutions issues des accords de Bretton Woods.
Pour le lecteur de la diaspora africaine, souvent attentif aux evolutions economiques et politiques du continent, ce debat n’est pas seulement academique. Il touche directement aux conditions dans lesquelles se construisent les politiques de developpement, les opportunites d’investissement et les perspectives de stabilite politique dans de nombreux pays. Comprendre les logiques historiques a l’oeuvre permet d’apprehender avec plus de discernement les evolutions actuelles, qu’il s’agisse des negociations commerciales, des partenariats securitaires ou des discussions sur l’allegement de la dette.
Conclusion
La relation entre les Etats-Unis et l’Afrique, telle qu’elle est revisitee par des organisations comme le CADTM et le CNCD-11.11.11, illustre la complexite d’un rapport construit sur pres de sept decennies, entre logiques de guerre froide, mecanismes de dette, montee en puissance des enjeux securitaires et affirmation progressive d’une agence diplomatique africaine. Il ne s’agit pas d’une histoire figee, mais d’un processus en constante evolution, que chaque generation de dirigeants et de citoyens, en Afrique comme aux Etats-Unis, continue de faire evoluer.
ServAfrica – Comprendre l’Afrique. Agir avec confiance. Pour approfondir ces sujets et suivre l’actualite politique et economique du continent, retrouvez nos analyses sur servafrica.fr.
Sources
- CADTM (Comite pour l’Abolition des Dettes Illegitimes) – cadtm.org
- CNCD-11.11.11 – cncd.be
- Repere historique : independance du Ghana en 1957, premier pays d’Afrique subsaharienne a acceder a la souverainete.